Troisième Rendez-vous des Lettres "Les métamorphoses de l’œuvre et de l’écriture à l’heure du numérique : vers un renouveau des humanités ?" 

, par Isabelle Attard, Sophie Gaujal

Deux professeurs d’histoire géographie au Rendez-Vous des Lettres
Du 19 au 21 novembre avait lieu le troisième Rendez-Vous des lettres à Paris. Le thème : « les métamorphoses de l’œuvre et de l’écriture à l’heure du numérique : vers un renouveau des humanités ? ». Nous vous livrons quelques fragments de ces journées, à travers, professeurs d’histoire géographie obligent, le prisme de notre discipline.

C’est donc par le temps que nous commençons. C’est d’ailleurs une épaisseur temporelle que les intervenants de la première journée ont tenté de donner à la question du numérique et de ses usages, en se posant une question qui nous est familière : rupture ou continuité ?

  • Révolution : pour F.Weil, le numérique implique des bouleversements aussi importants que ceux générés par l’apparition de l’imprimerie, qui renouvelle la question de l’accès au savoir. A la rareté succède l’abondance, ce qui pousse Y.Citton à suggérer sous forme de boutade qu’il faudrait aujourd’hui payer les lecteurs pour lire, tant ceux-ci sont sollicités.
  • Rupture : rupture causée par la manipulation de l’outil par exemple. A.Compagnon livre une anecdote très parlante à cet égard, quand il raconte comment R.Barthes n’est jamais parvenu à se servir de sa machine à écrire électrique, qu’il avait fini, de guerre lasse, par offrir à A.Compagnon, alors jeune étudiant. C’est la même rupture qui caractérise encore aujourd’hui nos usages de l’outil informatique, dont le fonctionnement reste obscur à l’utilisateur.
  • Continuité : le numérique n’est pourtant pas si nouveau. Il se contente d’offrir, par ses capacités de stockage, des possibilités nouvelles à la soif de savoir encyclopédique qui marque notre civilisation depuis les Lumières. Ce rapport extensif au savoir s’accommode en effet bien mieux du format numérique, que du format papier. Cela pose cependant pour nous historiens la question de la trace, les différents processus d’écriture étant gommés par la réactualisation permanente des encyclopédies en ligne. Pour C.Bizot, il renoue également avec des formes d’écriture antérieure à l’imprimerie en permettant « une lecture agrégative, digressive et incrémentale » telle qu’elle pouvait exister à la fin du Moyen Age. C’est l’image d’un texte « boursouflé de bulles numériques » qu’utilise A.Compagnon, qui explique que « Montaigne ne faisait pas autrement ». C’est donc une pratique collaborative présente en puissance dès le Moyen Age que le numérique permet de radicaliser (M.Doueihi).
    Progrès ou recul ? Pour Y.Citton, le numérique amorce une nouvelle économie de la connaissance, qui multiplie les paradoxes : non plus rareté mais abondance d’informations, non plus lenteur mais rapidité, voire accélération. Pourtant paradoxalement cette abondance d’informations a pour corollaire la rareté du temps. La salle de classe serait alors un lieu privilégié, une vacuole dit l’auteur, reprenant une terminologie deleuzienne - qui fera d’ailleurs le bonheur des participants suivants -. Vacuole en effet que ce moment destiné à la lecture d’un seul texte dans une salle classe déconnectée du reste du monde, sans autre mission que d’interpréter pas à pas et dans la lenteur la pensée d’un auteur. Aux savoirs déclaratifs et objectifs disponibles sur internet se substitue alors la multiplicité des interprétations et des subjectivités.
    Ce sont à de nouveaux espaces imaginaires que nous ouvre la deuxième journée. Le numérique favorise en effet la créativité, et donne lieu à des formes d’écritures originales, natives de l’outil lui-même. La journée est inaugurée par l’IG d’histoire des Arts, H. De Rohan, qui remet en perspective ces différentes formes neuves d’écriture permises par le numérique, dans leur diversité : musique, architecture, peinture. La suite de la journée est l’occasion de rencontrer des auteurs de littérature numérique, qui par leurs dispositifs tentent de nous faire prendre conscience des travers de notre société, caractérisée par « son attention fuyante, en mal de concentration » (A.Saemmers). Ainsi nous est montré à l’écran un dispositif qui consiste en une succession de tags qui apparaissent de manière aléatoire et qui chacun émettent un son qui s’amplifie à mesure que le tag grossit et envahit l’écran. Une cacophonie s’installe progressivement. L’auteur S.Bouchardon nous donne ensuite à voir, à lire, à entendre son œuvre, Loss of Grasp. Tous nos sens sont ainsi mobilisés, dans cette mise en scène d’un lecteur d’une œuvre interactive (cf http://deprise.fr/).
  • Nous avons été particulièrement sensibles à l’œuvre que nous a présenté A.Saemmer, Böhmische Dörfer, fille d’Allemands sudètes qui évoque les souvenirs de sa mère dans l’immédiat après-guerre. Les mots circulent dans la page et transgressent l’architecture classique du livre. Répétés inlassablement, à la manière d’une litanie, ces mots évoquent le processus mémoriel .
  • Et comment conclure sans parler de l’intervention du québécois B.Gervais, qui nous montre comment le numérique permet de mettre en évidence la complexité spatiale : nous sommes ainsi conviés à l’exploration de 26 gares de la banlieue de Montréal, chacune associée à un itinéraire et à un texte poétique … Une géopoétique de l’espace en d’autres termes, qui nourrit notre réflexion sur les échanges fructueux que le numérique peut permettre de nouer entre nos disciplines.
    Isabelle Attard, Sophie Gaujal

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