Centenaire, premier bilan

, par Marc Vigié IA-IPR

LES ARCHIVES DE STRABON

La commémoration de la Première guerre mondiale revêt une importance exceptionnelle pour notre pays. Jamais la France n’aura tant lutté, jusqu’à l’épuisement, au front comme à l’arrière, les soldats et les civils, les hommes et les femmes et aussi, ne les oublions pas, les forces puisées dans son empire. La Première Guerre mondiale est une tragédie universelle mais sa signification pour la nation française demeure singulière.

Toute commémoration relève de la transmission et du devoir de mémoire. Or, il n’est pas de reconnaissance sans connaissance. Commémorer, c’est aussi faire comprendre, expliquer. C’est donc enseigner. Il n’est pas de commémoration utile à une société sans que son école contribue à lui donner le sens nécessaire et garantisse sa vocation morale et civique.

L’académie de Versailles offre un cadre particulier à la commémoration pédagogique du centenaire de la Première Guerre mondiale. Première académie de France par la densité de son réseau d’établissements et ses effectifs scolaires, elle se distingue également par la forte diversité de sa population et de ses territoires. Ici comme ailleurs, et sans doute plus qu’ailleurs, du moins pour une académie de l’intérieur, les espaces et les collectivités humaines sont en quelque sorte saturés de mémoire et d’histoire qu’il faut percevoir comme les sommes considérables des mémoires et des histoires individuelles et collectives, locales et régionales. L’inventaire du patrimoine mémoriel engendré par le conflit et ses effets est impressionnant. Même dans le périmètre plus étroit du seul domaine scolaire, on en trouve les traces nombreuses, matérielles aussi bien qu’immatérielles. Les lycées les plus anciens conservent toujours sur des tables de marbre l’interminable liste de leurs élèves et professeurs « morts pour la France » et certains sont même d’authentiques « lieux de mémoire » de la Grande Guerre. Il en est de même, bien sûr, pour le rectorat ou la nouvelle Espe, abrités, on le sait, dans les bâtiments des anciennes écoles normales. L’onomastique scolaire, à coup sûr autant que la toponymie urbaine, revendique clairement cet héritage : combien d’établissements, primaires ou bien secondaires, dédiés à Barbusse, Poincaré, Clemenceau, Jaurès, Péguy, Foch, Joffre, Alain-Fournier, Romain Rolland, et d’autres encore !
D’autant que l’actuel territoire de cette académie récemment créée (le 1er février 1972) correspondait en 1914 d’abord à la ligne de front - sur son versant oriental, fin août, des partis de uhlans pointent leurs lances dans la Plaine de France- puis, dès l’automne et pour quatre années, à un arrière proche, lorsque les lignes se stabilisent à une centaine de kilomètres de ce qui est aujourd’hui le Val-d’Oise. Partout on peut encore trouver des vestiges des défenses du camp retranché d’un Grand Paris où les unités sont concentrées, équipées, entraînées, avant leur montée au feu. Arrière proche, donc, mais aussi arrière industriel – les Hauts-de-Seine concentrent la première industrie automobile mondiale – et arrière rural, les villages et les bourgs d’alors ne laissant pas deviner qu’ils deviendraient ce réseau urbain que nous connaissons.

Ce sont là de puissants facteurs pour expliquer l’ampleur de la réponse faite au comité académique par les établissements et les équipes pédagogiques. Pour autant, ce succès obéit aussi à d’autres raisons sur lesquelles il faut s’attarder. Le comité académique dédié au centenaire a été mis en place en février 2013 sur la commande conjointe de la Mission nationale du centenaire et de la Dgesco. Il réunit des représentants des corps d’inspection, des services académiques (Dareic, Daac, Daces, Dafpa, Crdp) et des directions académiques des services de l’Education nationale. Dès avant l’été, plusieurs dizaines d’établissements lui ont communiqué des projets en souhaitant obtenir par son truchement la labellisation délivrée par la Mission nationale. Vérification fut ainsi faite que la mémoire de la Grande Guerre demeure bien vive. Confirmation fut également donnée de l’intérêt jamais démenti des professeurs et des élèves pour cet événement matriciel de l’histoire nationale. En vérité, il apparu avec la force de l’évidence que la commémoration n’ajoutait qu’une dimension circonstancielle à une « passion » française permanente. Toutefois, cette vivacité s’est enrichie de dynamiques nouvelles. Au simple entretien d’une mémoire « raisonnée » pour les uns s’ajoute en effet pour beaucoup d’autres la découverte d’une mémoire perdue, mais désormais vivement investie, avec toute la force de l’émotion et de l’étonnement. Grâce à la commémoration, la mémoire de la Grande Guerre est désormais une mémoire universellement partagée par tous nos élèves, où qu’ils soient instruits et éduqués, quelles que soient leurs origines. La première des réussites de l’entreprise est bien là.

De même convient-il de souligner préalablement à tout recensement que les projets déposés auprès du comité académique ne sont en réalité que la partie émergée d’un travail conduit en permanence comme en profondeur, et partout. Nombreux, en effet, sont les professeurs qui, chaque année, dans le cours ordinaire de leur programmation ou bien en mettant à profit les moments de l’histoire des arts, des enseignements d’exploration, des travaux personnels encadrés, proposent à leurs élèves d’aborder cette question d’une façon originale, innovante, toujours solidement référencée et documentée, mais enrichie des ressources d’une pédagogie du détour encore plus attractive et formatrice, et cela souvent plus longuement que les textes officiels ne le prévoient… Et comment ignorer ces voyages scolaires à Péronne, à Verdun, à Meaux, ces sorties au Musée de l’Armée qui concernent chaque année des milliers d’élèves ?

Le premier bilan de la commémoration pédagogique du centenaire témoigne assez de l’engagement de l’académie et ses partenaires.
Quelque 75 établissements de l’enseignement secondaire ont fait part de leur projet (environ la moitié ont été labellisés), le plus souvent individuellement mais parfois de façon collective, des collèges s’associant aux écoles de l’amont ou bien fédérant leurs efforts au sein d’un même bassin, des collèges et des lycées d’un même département se réunissant sur des actions concertées. Répétons-le, c’est bien l’académie dans son ensemble qui agit. Aucun département, aucun secteur, public ou privé, n’est absent de ce palmarès. Parmi les lycées (environ 45% de l’ensemble) figurent des établissements prestigieux et des plus modestes, des lycées polyvalents et des lycées professionnels, des sections européennes ou internationales et des séries technologiques. L’offre des collèges n’est pas moins différenciée. La carte du centenaire n’ignore aucune zone, privilégiée ou non.

Ces efforts bénéficient du soutien et de la collaboration des services académiques et de nombreuses institutions partenaires qui depuis plusieurs mois ont préparé et mettent désormais en ligne – en libre accès - une importante ingénierie éducative. Le CRDP et son réseau se distinguent au premier rang avec de multiples programmes d’images actives accompagnées de leurs fiches pédagogiques. Il faut citer aussi les ressources offertes par le Musée de l’Education du Val-d’Oise, et les services éducatifs des quatre Archives départementales. La Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), rattachée à l’Université de Paris Ouest (Nanterre) a également conçu un très remarquable « cartable numérique sur la Grande Guerre » qui rendra de grands services à tous ceux qui voudront bien l’utiliser. On le voit, le dispositif créé par ces programmes, ces outils et ces supports facilite les démarches innovantes comme il permet aux équipes pédagogiques de mieux faire travailler les élèves et de les aider à s’approprier les abondantes richesses documentaires du patrimoine culturel national, régional et local.
Par ailleurs, bon nombre d’établissements ont spontanément développé des partenariats avec des institutions culturelles et des collectivités locales. Les Archives municipales, les Sociétés savantes locales et régionales (ainsi la Fédération Histoire des Yvelines, Les Comptoirs de l’Inde), les sections départementales de l’Onac, le Musée de l’armée et le Musée du Service de santé des armées du Val-de-Grâce ont été fréquemment associés au travail réalisé dans l’académie. Il n’est pas moins juste et nécessaire d’évoquer le grand profit qui a été fait des ressources mises en ligne sur ses divers sites par la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA) du ministère de la Défense. Ajoutons encore que les établissements disposant de sections européennes ont pu avoir recours aux opportunités offertes par la plateforme eTwinning ou bien à des collaborations avec des établissements relevant de l’AEFE , et cela afin, notamment, d’appréhender le conflit dans la perspective d’une histoire nationale et européenne partagée.

Les aspects qualitatifs de ce bilan sont évidemment les plus prometteurs. Le cahier des charges pédagogique de la commémoration, établi par la Mission nationale et a Dgesco (cf. notamment la note de service publiée au BOEN du 13 VI 2013), est fort ambitieux. Quatre axes devaient être privilégiés : la force de l’événement et la violence de masse ; l’épreuve nationale, l’expérience combattante, les conséquences et les effets de la guerre sur la société et la Nation ; les approches interdisciplinaires et l’ouverture aux mémoires des autres pays ; les liens avec la Seconde Guerre mondiale et le développement de l’idée européenne. Ce programme indique assez, revenons-sur ce point fondamental une dernière fois, qu’il ne sert à rien de se souvenir si cet effort de mémoire n’est pas accompagné d’une volonté d’interroger ce qui fut, de discerner les enjeux mémoriels pour les interpréter ; en bref qu’il revient à l’enseignement de garantir l’accès à la connaissance et les conditions de son assimilation. Autrement dit, l’important était bien de dépasser les formes les plus convenues d’un catéchisme mémoriel stérile dès lors qu’il n’entend pas aller au-delà d’une émotion certes légitime mais en l’occurrence insuffisante. De même, la simple évocation de la guerre ne pouvait pas suffire. Enfin, il convenait assurément de se garde de projeter sur le passé nos conceptions d’aujourd’hui. A tout cela, il a été globalement répondu. On s’en réjouit à haute voix.

La commémoration exige un effort intellectuel particulier auquel la plupart des disciplines peuvent – et dès lors doivent – contribuer. L’histoire, bien sûr, est engagée la première, mais aussi la géographie dont on sait combien, par exemple, elle s’intéresse aujourd’hui à la patrimonialisation des espaces de la guerre. Elles ne sont pas seules. Les projets des établissements sont riches du croisement de nombreuses approches disciplinaires. Ici et là ont donné les lettres, les langues vivantes, les arts plastiques, l’éducation musicale, la documentation, la philosophie, la physique et la chimie, les mathématiques, les sciences économiques et la gestion, des disciplines de l’enseignement professionnel.

Grâce à la conjonction de ces différents récits, les établissements ont en réalité balisé des parcours de mémoire qui sont aussi des parcours d’histoire globale. Ce faisant, ils ont atteint de beaux objectifs. D’abord, en valorisant leur ancrage dans l’histoire et la mémoire locales, en faisant prendre conscience aux élèves de la richesse de l’histoire de leur collège ou de leur lycée. Mais encore, et surtout, ils ont fait de leurs projets des moyens de la réussite de leurs élèves, par une plus grande implication, par l’acquisition de nouvelles compétences, et aussi en valorisant leur orientation, leur série, leur spécialité. On songe notamment aux lycées qui ont fait le choix très judicieux d’entrer dans le thème par la spécialité de leur offre de formation – ici la construction automobile, là les composants chimiques et les colorants, etc -. puis d’élargir progressivement l’approche en intégrant les apports des disciplines permettant de contextualiser, d’historiciser, d’associer des lectures scientifiques, plus spécialement attachées au contraintes techniques et tactiques, avec des lectures littéraires plus propices à l’analyse des ressorts de la « culture de guerre ». Ailleurs, c’est un travail collectif important sur les différentes formes de la trace et du témoignage qui révèle les enjeux du conflit avant d’assurer le questionnement des conditions de la communication de l’expérience et de sa transmission. Montrer aux élèves qu’ils disposent des moyens d’accéder à une connaissance et une compréhension globales d’un événement fondamental pour la collectivité nationale et fortifier ainsi leur sentiment d’appartenance à cette nation, c’est bien la deuxième grande réussite des équipes pédagogiques.

Les approches, les démarches et les problématiques retenues sont - heureusement – d’une grande diversité. On peut néanmoins distinguer quatre grands domaines d’étude :
L’expérience combattante et le parcours des soldats, de tous les soldats, troupes françaises et coloniales mais aussi alliées et étrangères (le comité a ainsi appris que des troupes des comptoirs de l’Inde étaient stationnées en Seine-et-Oise, et qu’il existait aussi des volontaires tchèques désireux de se battre au côté de la France).
La société en guerre et les multiples expériences de la guerre à l’arrière. La vie quotidienne des populations et l’effort de guerre sont abordés sous leurs aspects sociaux, économiques, technologiques et scientifiques, mais aussi culturels.
La culture et la guerre (que l’on ne confond évidemment pas avec la « culture de guerre » évoquée précédemment)
Le sentiment européen et la guerre.

La gamme des productions réalisées par les élèves est également des plus large. Des textes et des récits, des poèmes sont écrits mais aussi des pièces de théâtre ou des saynètes (éventuellement en anglais ou en allemand). Des œuvres plastiques, des affiches ou des bandes dessinées sont conçues et réalisées. On recense encore des expositions et des productions audiovisuelles, parfois de grande ampleur, des spectacles chorégraphiques, des comédies musicales, des concerts, des films (les élèves participant à toutes les phases de la réalisation, du scénario au montage final), etc . Ces travaux en appellent aussi parfois, et même souvent, au numérique : des blogs et des sites sont créés, des travaux sont mis en ligne.
Tout cela est d’ores et déjà mis en œuvre ou le sera progressivement d’ici la fin de cette année 2014. Déjà une troisième vague d’initiatives est rassemblée peu à peu.

Décidément, les élèves de l’académie de Versailles ont de la chance. Et leurs professeurs ont bien des talents.

Marc Vigié
Inspecteur d’académie – référent mémoire et citoyenneté – Responsable du comité académique du centenaire

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