Calais : abcès d’une situation géopolitique paradoxale - CR de la conférence de B Giblin

, par Marion Beillard IA-IPR

Le 9 février 2016, dans le cadre d’une journée de formation dédiée aux professeurs d’histoire-géographie de l’académie de Versailles au Musée de l’Histoire de l’Immigration, Béatrice Giblin a donné une conférence.
La géographe construit son exposé à partir d’une étude de cas - la situation calaisienne actuelle -, puis elle élargit le focus à l’échelle de l’Union européenne.

La conférence était accompagnée de cartes mais, du fait du respect de la propriété intellectuelle, il nous est impossible de les faire apparaître ici. Néanmoins, les professeurs retrouveront là des problématiques qu’ils connaissent et pourront se repérer dans les explications, aussi claires que convaincantes, de Béatrice Giblin.
La conférencière est directrice et fondatrice avec Yves Lacoste de la revue Hérodote et de la formation doctorale de géopolitique à paris 8. elle est également fondatrice de l’Institut français de géopolitique.

Le musée de l’Histoire de l’Immigration ayant enregistré la conférence, nous ferons figurer le lien vers ce document audio dès qu’il sera disponible. En attendant, nous ne saurions trop vous recommander de prendre connaissance de l’offre pédagogique extrêmement riche du Musée, avec lequel notre académie entretient un partenariat.

Vous pourrez lire le compte-rendu ci-dessous ou le télécharger dans un des deux formats.

Vous pouvez également lire le CR de la conférence de Michel Foucher donnée le même jour sur La réaffirmation des frontières

Calais : abcès d’une situation géopolitique paradoxale

Béatrice Giblin – le 9 février 2016 – Musée de l’Histoire de l’Immigration

Béatrice Giblin est calaisienne et des membres de sa famille travaillent sur le port, avec une grande inquiétude par rapport à l’emploi, le port étant le seul point dynamique de la ville. Ce qui se passe sur le port est important, dans une ville marquée par le textile et le développement d’un sous-prolétariat. La main d’œuvre était abondante, avec très peu d’immigration. Politiquement, le Front national y surgit à la fin des années 1990 avec l’arrivée d’immigrés kosovars ; aux dernières élections il totalise près de 50% des voix, dans un contexte électoral marqué par un très fort pourcentage d’abstentions.

Le port de Calais – C’est le premier de France pour le trafic voyageurs (plus de 10 millions par an), 50 traversées par jour au départ de Calais aux périodes de pointe (ce qui fait 100 bateaux par jour si on compte les allers-retours). Avec au moins trois bateaux par heure, cela représente une véritable noria. De plus l’Angleterre est très proche (33 kilomètres) ; on voit souvent les côtes anglaises à l’œil nu : pour les réfugiés l’Eldorado se voit, il est à portée de main.

La jungle à Calais – C’est le milieu de la loi du plus fort, et ce sont les réfugiés qui nomment ainsi cet espace. Les rapports sociaux y sont d’une extrême dureté. Ce n’est parce que les gens sont en difficulté qu’ils se montrent solidaires : ici sévissent proxénétisme, prostitution, trafics, exploitation des enfants… et tous vivent dans une situation de forte tension. Entre 4500 et 6000 migrants veulent aller en Angleterre. Ils ne veulent pas être en France, ils veulent aller en Angleterre (et non au Royaume Uni). Il existe deux camps : l’un officiel, Jules Ferry et l’autre illégal, la jungle. Cette jungle est très proche de la mer, dans les marais (le point de départ de la grande plaine maritime qui court jusqu’en Pologne), en contrebas de la rocade qui va au port. La proximité du port et de l’Angleterre est une motivation très forte pour rester là. Les migrants essaient de monter le talus pour passer sur la rocade et monter dans les camions.
La maire (LR) de Calais est confrontée à la présence de migrants dans la ville qui, au départ, gênaient les commerçants. Elle les installe au camp Jules Ferry (un camp de vacances), puis se crée la jungle dans un site ZNIEFF, qui interdit la construction en dur. Il est donc impossible de construire des bâtiments durables. C’est aussi une zone Seveso (industrie chimique), ce qui renforce d’autant l’interdiction de s’installer.
Les migrants vivent dans des conditions d’hygiène épouvantables et ils sont soignés à l’hôpital, aux côtés de Calaisiens en grandes difficultés socio-économiques. Ces habitants attendent plus aux urgences ou pour les consultations, ce qui crée en permanence des tensions. La jungle est également à proximité de maisons de personnes pauvres, qui ont beaucoup sacrifié pour les avoir et qui ont l’impression que leur bien ne vaut plus rien. Ils souffrent de larcins permanents (tables de jardin, pneus, bois, clôtures… pour monter et équiper les baraques de la jungle). L’hostilité s’est accrue avec les arrivées massives en 2015. Il faut bien se représenter que les migrants épuisés et déterminés ne sont pas « gentils », ils sont dans la survie.
La jungle de Calais est vidée vers le camp de Grande Synthe, une zone à l’altitude inférieure au niveau de la mer, marécageuse. Le maire de Grande Synthe, qui avait songé à une installation digne, est débordé par l’afflux.

Pourquoi l’Angleterre ? – C’est le résultat d’un faisceau de causes : l’ancien empire colonial, une petite maîtrise de la langue, des réseaux d’accueil, des possibilités d ’emploi plus importantes et auparavant une aide sociale rapide (400 £ par migrant) pour démarrer. La France a une image plus tatillonne, avec plus de chômage et l’Allemagne s’inscrit dans un autre flux. Les migrants le savent car ils ne sont pas perdus, ils sont au contraire très connectés et très bien informés.

Pourquoi la fermeture de la frontière de Calais ? - En février 2003 est signé un accord franco-britannique, l’accord du Touquet. Il existait le camp de Sangatte, où un hangar avait été ouvert pour 200-300 personnes, dans des conditions correctes. Devant l’afflux de plus de 1500 personnes, Sangatte a été fermé, avec l’apparition d’une première jungle. Les immigrés y sont africains (Soudanais, Erythréens), avec quelques Afghans. Après la fermeture de Sangatte, le Royaume Uni refuse de nouvelles arrivées. Le contrôle est plus simple dans une situation insulaire. L’accord franco-britannique est signé : le contrôle se ferait des deux côtés de la Manche, avec des Anglais côté français et des Français côté anglais. Mais il y a peu de sorties de l’Angleterre vers la France. De fait, la frontière britannique est en France et le contrôle britannique bloque les migrants en France.

L’aide britannique – Le Royaume-Uni finance 15 millions d’euros pour la sécurité, avec des barrières en 2014, ce qui est bien moins que le coût de la jungle. Puis 10 millions d’euros ont été payés pour la sécurité d’eurotunnel à Coquelles. Dès lors, puisqu’on ne passe pas par le tunnel, la pression s’accroît sur le port.

Schengen – Le Royaume-Uni n’y appartient pas, mais il fait partie d’Europol. Schengen provient d’une euphorie : en 1989, la chute du mur de Berlin, en 1992 le traité de Maastricht, en 1995 Schengen et au même moment la conférence de Barcelone Euro-Méditerranée où on pense faire naître de grands espaces régionaux de libre-circulation.
Schengen fait à cette époque figure de forteresse pour les optimistes ; d’autres y voient une passoire. Les milliers de morts en Méditerranée montrent pourtant que l’Union européenne de Schengen est fermée et il apparaît déjà des morts par asphyxie ou par hypothermie dans les camions. Est alors créé Frontex, auquel participe le Royaume-Uni (qui pourtant n’appartient pas à Schengen). Cela accroit les contrôles à Gibraltar et au nord de l’Algérie, mais pas au large de la Libye ni dans les îles grecques de la mer Egée.
Mare Nostrum (Italie), puis Triton (Frontex) sauvent les gens. Mais l’UE ne gère pas les questions d’immigration, chaque Etat conserve sa totale souveraineté, sans solution collective. L’UE ce sont des chefs d’Etat qui prennent des décisions, le plus souvent à l’unanimité et il n’existe pas de politique solide et réfléchie. Frontex dès lors représente une réponse au coup par coup et avec un budget dérisoire, par exemple si on le compare au PIB de l’UE.

Une complexité croissante - La conférence de Barcelone (1995, Euro-Méditerranée) correspond au discours sur l’immigration choisie, avec une aide à l’Afrique du Nord. La situation migratoire se complexifie considérablement au sein de l’UE au début des années 2000, avec de très fortes migrations internes. Ainsi, les Polonais sont très nombreux en Angleterre, ils travaillent pour des salaires faibles et s’installent plus ou moins. Or le territoire de l’UE est très vaste, avec beaucoup de frontières complexes, incontrôlables (par exemple l’île de Cos). Jamais on n’a autant circulé qui plus est : la mobilité est partie intégrante du mode de vue de la plupart des habitants de l’UE.

Les filières d’immigration clandestine – La frontière et le passage sont un business, c’est une économie parallèle prospère issue de l’interdit. Cela finance une importante économie grise.
La route de l’Est qui vient de la Syrie et de l’Irak passe par les Balkans, avec des passeurs albanais prospères ; d’où des fermetures au bout de ces routes : les murs visibles se multiplient. Ainsi, la Hongrie de Viktor Orban est dans Schengen, d’où la construction d’une vraie frontière fermée. Le tout dans un contexte de montée du populisme, avec une forte poussée de l’extrême-droite.

Les demandeurs d’asile – Leur nombre croît fortement, vers l’Allemagne, puis la Suède, la France et l’Italie. Cela déclenche des fermetures comme celle de la Suède et A. Merkel est contestée jusque dans son propre camp, avec une montée de l’extrême-droite dans ce pays.

Murs et immigration – Ce ne sont pas des conflits ouverts, la circulation se poursuit, mais avec un tri. S’y ajoute la lutte contre les trafics illicites.
Le mur peut être facteur de paix ou de conflit. Il y en a de plus en plus du fait des mobilités. Le mur de Berlin correspondait à un combat idéologique fort, ce n’est pas le cas dans la plupart des murs actuels : les migrants acceptent totalement le libéralisme, ce n’est pas leur problème.
Pour celui qui construit le mur, c’est une nécessité, pour éviter une déstabilisation, car l’intégration d’un flux massif est difficile ; cette protection apparaît comme légitime. Vu de l’autre côté, le mur est une séparation.
Le mur doit être considéré du point de vue des différents protagonistes, on ne peut pas en rester à « le mur, ce n’est pas bien ». Il ferme, il bloque, il permet de faire des affaires : le marché de la sécurité frontalière explose.

La politique de voisinage de l’UE – Elle est inégale : la coopération est très forte par exemple avec le Maroc et l’Ukraine, elle n’existe pas avec la Libye ou la Syrie.

La frontière lieu de conflits – Elle est le résultat d’un rapport de forces politique, c’est l’objet même de la géopolitique et elle est plus ou moins acceptée. La complexité des conflits est fonction du nombre plus ou moins grands d’intersections d’ensembles spatiaux qu’elle recoupe : relief, anciennes frontières, ensembles linguistiques ou religieux… comme un palimpseste avec des frontières qui rejouent.

L’opération actuelle de démantèlement de la jungle de Calais – Il faut vider Calais et faire comprendre aux migrants qu’ils ne passent plus, qu’ils peuvent faire une vie en France. Cette jungle est un mirage : aller en Angleterre n’est pas possible, ils ne sont que 6000 et la France peut les assumer. Il faut dès lors les déplacer, leur apprendre le français, les accompagner… sans oublier que les conditions de vie dans la jungle sont épouvantables.

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