Le Fils de Saul de Laszlo Nemes : une approche cinématographique renouvelée du génocide

, par Nicolas François

C’est à un sujet délicat que s’est confronté le jeune réalisateur hongrois Laszlo Nemes en réalisant Le Fils de Saul. Pour son premier long métrage (Grand Prix du jury au festival de Cannes 2015), il décide en effet d’aborder l’extermination des Juifs. Comme pour tous les réalisateurs qui ont étudié ce sujet avant lui, son film suscite la réflexion : comment représenter au cinéma ce qui peut sembler irreprésentable, inimaginable ?

De nombreuses œuvres ont alimenté les débats autour de cette question (Depuis Kapo de Gillo Pontecorvo en 1961, Nuit et Brouillard d’Alain Resnais en 1956, Shoah de Claude Lanzmann en 1985 et jusqu’à la vision hollywoodienne de Steven Spielberg dans La Liste de Schindler en 1993). A travers ces controverses s’est souvent glissé un clivage entre documentaire et fiction. Où se situe Le Fils de Saul ? L’historien de l’art français Didi-Huberman propose une réponse en qualifiant l’œuvre de Nemes de « conte documentaire ».

Il est évident que la proposition de Nemes est une étape nouvelle dans la représentation de la Shoah. Elle est un travail remarquable sur la forme comme sur le fond.
En octobre 1944, à Auschwitz-Birkenau, Saul Auslander est membre du Sonderkommando, ce groupe de prisonniers juifs forcés d’assister les nazis dans leur entreprise d’extermination. Il travaille dans l’un des crématoriums quand il croit reconnaître son fils parmi les cadavres. Il décide de sauver le corps de l’enfant et de lui donner une sépulture.

Le regard adopté par Nemes fait la singularité de sa proposition : il décide de « rester avec Saul, de ne pas dépasser ses capacités de vision, d’écoute, de présence ». Le film s’organise alors en longs plans séquences où l’on suit Saul : on est collé à lui, on marche à son rythme. Le cadrage est serré et ne laisse aucune profondeur de champ. L’environnement de Saul ne se dévoile donc qu’avec parcimonie. Nemes choisit ainsi de montrer sans vraiment montrer : ces choix artistiques permettent de flouter l’horreur elle-même. Le réalisateur suggère sans chercher à instruire le spectateur pour lui expliquer.

Dans ce parti-pris la bande son prend une dimension peu commune. D’une richesse stupéfiante, elle nous plonge dans le chaos du camp : cris, aboiements, ordres hurlés, variété des langues utilisées. Le son fait finalement exister le hors champ et nous plonge dans une expérience physique d’immersion.

Que faire avec les élèves ?

Il ne s’agit évidemment pas de livrer aux élèves Le Fils de Saul sans leur avoir préalablement donné les clés de compréhension nécessaires pour appréhender le film. L’œuvre de Nemes est dure, la charge émotionnelle est forte. Un travail en amont est indispensable pour mettre en contexte l’action du film : distinction camp de concentration / centre de mise à mort ; présentation du complexe d’Auschwitz ; explication du rôle des Sonderkommandos.
Cette étude préalable achevée, des séquences courtes et bien choisies permettent d’aborder avec les élèves plusieurs thèmes :
-  La hiérarchie du camp (SS – Kapos – Prisonniers au sein desquels se crée une certaine organisation)
-  Le caractère industriel de l’extermination : le film ne présente pas à proprement parler les étapes du processus d’extermination. Cependant, ces étapes sont suggérées à travers des actions précises exécutées par les personnages : ramasser les vêtements, brosser le sol de la chambre à gaz. Enfin, le rythme de certaines scènes combiné à notre vision fragmentaire de l’appareil génocidaire rend compte du caractère industriel de la destruction des Juifs. En effet, sans connaître le sujet du film, un spectateur regardant un cours extrait pourrait croire que l’action se déroule dans une usine.
-  La résistance : le film fait référence à une révolte du Sonderkommando (Une révolte eut bien lieu le 7 octobre 1944 aux Krematorien II et IV). D’autre part, Saul croise des prisonniers qui prennent des photographies clandestines (4 clichés pris grâce à un appareil photographique introduit clandestinement dans le camp nous sont parvenus : il s’agit des seules photographies montrant le cœur même du centre de mise à mort d’Auschwitz à l’œuvre)
Enfin, l’expérience personnelle du personnage est une forme de résistance : en voulant enterrer un enfant mort, Saul entend renouer avec des gestes proprement humains alors que le système concentrationnaire lui a fait perdre toute humanité.

Pour aller plus loin :
-  Un dossier pédagogique proposé par le Mémorial de la Shoah :
http://www.memorialdelashoah.org/files/DOSSIER_PEDAGOGIQUE_WEB_SAUL.pdf
-  Auschwitz, Tal Bruttmann, La Découverte, collection Repères, 2015.
-  Des voix sous la cendre, manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau, Calmann-Lévy, coll. Mémorial de la Shoah, 2005.

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