Exposition "Shoah et bande dessinée" au Mémorial de la Shoah

, par Sylvain Boulouque

L’exposition « Shoah et bande dessinée » et son catalogue offrent une très belle mise en valeur de la création et de l’utilisation de la bande dessinée au service de l’histoire et de la pédagogie.

Si l’on excepte quelques mentions marginales, la bande dessinée suit les méandres de la transmission de la mémoire de la Shoah dans les sociétés occidentales après la Seconde Guerre mondiale. Initialement, les représentations de la Shoah sont extrêmement rares. Seuls quelques traits émergent : Horst Rosenthal, interné à Gurs, évoque l’antisémitisme nazi et le désir de fuir l’Europe. David Olère, rescapé d’Auschwitz, représente les Sonderkommandos et l’enfer du système concentrationnaire. Dans ces deux cas, il s’agit de représentations graphiques. Calvo, dans La Bête est morte, réalise la première bande dessinée européenne qui évoque l’extermination des Juifs. Deux cases, dans cet album qui en compte plus plusieurs centaines, sont particulièrement éloquentes.

Le tournant dans les arts graphiques est constitué par les dessinateurs et scénaristes américains. Le Comics dessiné par Bernad Krigstein et entièrement reproduit dans le catalogue est la première évocation directe sur plusieurs planches de la Shoah mais aussi du rôle des nazis. Si les Comics (Superman, Captain America ou Spirit) dénoncent le nazisme, ce n’est qu’après la guerre qu’ils commencent à évoquer l’univers concentrationnaire. C’est dans les années 1980 que la Shoah commence à être représentée dans les bandes dessinées. Maus d’Art Spiegelman constitue une rupture. Ce récit graphique a d’abord été publié comme un feuilleton. Les planches réunies en album constituent une révolution graphique et conceptuelle grâce à la métaphore de la Shoah à travers la représentation des chats nazis et des souris déportées. Le catalogue offre un long article sur Art Spiegelman qui revient sur les conditions de fabrication de la bande dessinée. Maus est le fruit conjugué d’une lente maturation artistique et des conséquences de la tragédie familiale (la déportation de ses parents puis le suicide de sa mère).
Maus fait entrer la représentation du génocide dans le neuvième art. Désormais les dessinateurs considèrent ce sujet majeure et le traitent avec une attention particulière. Les héritiers spirituels de Spiegelman utilisent leur plume comme un objet de transmission mémoriel - à l’image d’Enki Bilal par exemple, dans les Phalanges de l’ordre noir et surtout dans Partie de chasse, de Joe Kubert dans Yossel, de Miriam Katin dans Lâcher prise ou de Michel Kichka dans Deuxième génération - ou dans l’adaptation de romans comme celle de Kris avec Un Sac de billes de Joseph Joffo.
Parallèlement, l’exposition interroge l’humour dans le dessin de presse à travers les joyeuses caricatures de Charlie hebdo pourfendant l’antisémitisme résurgent à partir des années 1970 ou les plaisanteries de mauvais goût publiées dans Hitler = SS.

Dans l’exposition et l’ouvrage, d’une grande richesse, les génocides arménien, tzigane et tutsi sont également l’objet d’une réflexion sur leur place dans la bande dessinée. On aurait pu aussi attendre un regard sur les crimes du communisme dont la bande dessinée porte la mémoire à travers notamment les œuvres de Sera sur le Cambodge ou d’Igort sur l’Ukraine.

Cette exposition est un excellent moyen d’aborder et d’illustrer autrement les dimensions tragiques des programmes de 3e, 1ere et terminale.

L’exposition se tient du 19 janvier au 30 octobre 2017 au Mémorial de la Shoah 17 rue Geoffroy l’Asnier 75004 Paris (entrée libre). Shoah et Bande dessinée. L’image au service de la bande dessinée, album coordonné par Didier Pasamonik et Joël Kotek, Paris, Mémorial de la Shoah et Denoël Graphic, 29,90 €, 168 p. couleur.

Voir en ligne : Site de l’exposition "Shoah et bande dessinée"

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