Les Assises pédagogiques du Centenaire

, par Aurore Maciejczack, Laurence David-Mengelle, Nicolas Certain-Delus

Du 25 au 27 mars 2019 se sont tenues à Bordeaux les Assises pédagogiques du Centenaire de la Première Guerre mondiale. Ces trois journées ont été l’occasion de faire le bilan de cinq années marquées par une intense activité pédagogique et une grande mobilisation de toute la communauté éducative autour du Centenaire.

Un « tourbillon créatif »

Pour mesurer l’ampleur de cette mobilisation sans précédent, il convient de commencer par dresser un état des lieux des projets menés sur l’ensemble du territoire, que ce soit dans les académies du « Front » ou dans celles de « l’Arrière ». Cet élan de créativité a été décrit par Joseph Zimet, directeur général de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale, comme un « tourbillon créatif » car la création artistique a été au cœur des projets menés dans les classes. Avec cet état des lieux des projets, Benoît Falaize a souhaité « dessiner une école où on prend du plaisir, où on travaille avec bonheur et intelligence ».

Plus de deux mille projets d’établissement ont été labellisés par la Mission du Centenaire et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Tout au long de ces trois jours, de nombreux projets ont été présentés, par exemple le projet interdisciplinaire de livre numérique intitulé les « amis de papier », présenté par Bruno Vergnes, enseignant de lettres au collège du Vic-Bilh à Lembeye dans les Pyrénées-Atlantiques. Soixante élèves de classes de troisième ont rédigé un roman historique épistolaire autour de la guerre. L’ouvrage retrace la correspondance imaginaire entre un poilu, ancien étudiant aux Beaux-arts, et sa marraine de guerre. Réalisé à l’aide de tablettes numériques, le roman se présente comme un livre multimédia, enrichi de productions visuelles (photos, dessins..) et sonores (bruitages, chant choral…). Ce travail de production articule fiction et recherche historique, le réel de l’histoire de la guerre étant décrit à travers le prisme d’une fiction. Ce projet très complet allie la créativité, l’interdisciplinarité, le numérique au service des apprentissages et l’éducation aux médias et à l’information. Un compte twitter du projet était utilisé pour l’éducation aux médias et à l’information. En le consultant, il est possible de suivre l’intégralité du projet.

D’autres projets pédagogiques ont utilisé la littérature, mais aussi le documentaire. Le réalisateur Vincent Marie a réécrit visuellement l’histoire dans son documentaire « Là où poussent les coquelicots ». Il ancre la réflexion de la Grande Guerre dans le présent. Le documentaire alterne des documents d’archives avec des dessins de BD. Ce médium permet une expérience de découverte et une expérience de création en donnant une forme à l’émotion tout en incarnant des savoirs.

Les enjeux pédagogiques

Après cette présentation, non exhaustive, du « tourbillon créatif » évoqué par Joseph Zimet, il est nécessaire de prendre un temps pour réfléchir aux enjeux pédagogiques du Centenaire. Les Assises ont été l’occasion pour plusieurs intervenants de présenter ces enjeux. Jérôme Grondeux, doyen du groupe histoire-géographie à l’Inspection générale de l’Éducation nationale a ainsi évoqué trois grands enjeux :
-  Les projets liés au Centenaire ont facilité le travail d’incarnation de l’histoire. Le travail sur la mémoire familiale, les monuments aux morts, l’itinéraire d’un soldat… sont des occasions exceptionnelles d’incarner l’histoire en classe, de lui faire prendre corps. De tels projets peuvent être la petite étincelle qui permet aux élèves de comprendre que l’histoire n’est pas que des mots, des abstractions.
-  Le travail de recherche, d’enquête sur des documents d’archives (en partenariat avec les archives municipales, départementales ou nationales) est d’ailleurs un temps précieux qui a permis aux élèves de découvrir le vrai statut du document en histoire et cette rencontre avec le document est à la source de l’incarnation. Le document est alors un « moyen pour aller vers l’humain ».
-  Enfin, les recherches sur les documents ont donné de l’ampleur à la perception du conflit : le vécu du soldat s’est progressivement élargi à la découverte de nombreux aspects économiques, techniques, culturels de la période, nécessaires pour enrichir les productions finales et leur donner une dimension historique solide. On a pu ainsi constater une articulation des mémoires, un élargissement des perspectives et une sorte d’« approfondissement du rapport au passé » grâce à la mise en œuvre de ces projets dans les classes.

Benoît Falaize, inspecteur général de l’Éducation nationale du groupe de l’enseignement primaire a rappelé que ce « bouillonnement d’initiatives pédagogiques » s’est fait au plus près des territoires, en partant des traces locales pour saisir toutes les dimensions du conflit. L’analyse des démarches, suivies par les équipes, permet d’identifier quelques grandes caractéristiques communes. Ces projets interdisciplinaires ont été l’occasion de mettre en œuvre la démarche de projet dans les classes. Benoît Falaize définit la démarche de projet comme une « action éducative qui permet aux élèves de réaliser, de produire un objet scolaire adossé à des savoirs disciplinaires, des compétences et des savoir-être ». Cette pédagogie active éveille la curiosité de l’élève, suscite motivation et plaisir. Elle est un levier pour changer le regard sur notre discipline, sur l’École. Elle contribue à modifier le « vécu disciplinaire » de l’élève étudié par Yves Reuter qui préconise, pour l’histoire-géographie, de « rompre avec le sentiment d’apprendre sans comprendre » et de « faire exister l’éducation civique ».

Les enjeux citoyens sont essentiels dans les projets mis en œuvre. L’engagement des élèves et l’apprentissage de la citoyenneté constituent un fil rouge de ce travail d’histoire et de devoir de mémoire. C’est une citoyenneté active qui est visée avec le développement de compétences sociales et civiques. La formation de l’esprit critique des élèves est aussi au cœur des projets. L’esprit critique (écoute, curiosité, autonomie) comme les savoirs disciplinaires (distinguer les faits des interprétations, s’informer, confronter les interprétations) ont été développés en travaillant sur les témoignages, les images, les documents officiels… Enfin, travailler sur la guerre en histoire est aussi un moyen de promouvoir la paix et de faire réfléchir les élèves sur les enjeux de la construction européenne.

Laurent Wirth, doyen honoraire de l’inspection générale de l’Éducation nationale a rappelé l’importance de présenter le Centenaire comme un travail de mémoire et non comme une injonction mémorielle. Comprendre que le Centenaire est une question européenne et pas uniquement française permettra à l’Union européenne d’évoluer plus sereinement. Dans le cadre de la réconciliation, il faut partager d’autres mémoires, permettre aux élèves de devenir les héritiers de cette mémoire et donner du sens à l’éducation à la paix.

L’après Centenaire

En clôture du cycle de commémoration du Centenaire se sont posées deux questions liées à l’après-Centenaire. Comment poursuivre la dynamique commémorative à l’École ? Y a-t-il un modèle pédagogique du Centenaire susceptible d’être appliqué à d’autres commémorations ?
Pour assurer la continuité des actions menées lors des commémorations du Centenaire, plusieurs champs de réflexions et de mises en œuvre pédagogiques s’offrent aux enseignants. Parmi eux, il est possible de retenir la continuité par l’histoire familiale, par les monuments patrimoniaux, par la variété des partenariats et par la commémoration comme objet d’histoire.

La continuité par l’histoire familiale :
Par son importance et sa durée, la Première Guerre mondiale a concerné l’ensemble des familles françaises. Elle a produit à ce titre un nombre considérable de documents d’archives personnelles (carnets de correspondances, lettres, croquis, photographies…) collectées et parfois numérisées dans le cadre de la Grande Collecte. Ces précieux documents ont complété les fonds des bibliothèques publiques, des archives municipales et départementales. Associés aux registres matricules de recrutement des Archives, ces documents familiaux constituent aujourd’hui une source importante d’informations et de recherches. Aussi riches que divers, ils sont compatibles avec l’étude des monuments aux morts qui absorbent le deuil massif des individus et celui de leurs familles.

La continuité par les monuments patrimoniaux :
Les monuments aux morts ont été d’importants supports pédagogiques pendant les commémorations du Centenaire. Parce qu’ils sont nombreux et variés, parce qu’ils sont remarquables et présents dans l’espace civique proche de nos élèves, parce qu’ils sont complexes dans leur message et diversifiés dans leur forme, les monuments aux morts restent pour les élèves des lieux de mémoire à investir et à interroger. Ils sont sujets à enquêtes. Ils permettent de discuter le statut de l’archive et de s’initier aux méthodes historiques à partir notamment de la base collaborative des monuments aux morts ou des sites « Mémoire des hommes » et « Enfants pour la paix » .

La continuité par la variété des partenariats :
La synergie entre les différents acteurs que sont l’État et les ministères, les collectivités locales, les enseignants, les institutions patrimoniales (Archives et musées), les associations de villes, de villages et de quartiers, les collectionneurs, a contribué au succès de la Mission du Centenaire. Si ces partenaires ont mis à la disposition des enseignants un grand nombre de supports d’échanges, de ressources pédagogiques et de pratiques sous formes numériques, ils n’en restent pas moins des interlocuteurs directs qui impulsent, soutiennent et encouragent l’action mémorielle. L’État a réaménagé un grand nombre de lieux mémoriaux et a ainsi contribué à créer par un tourisme de mémoire, des lieux encore plus adaptés à l’accueil d’un public scolaire. La DPMA (Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives) a soutenu des actions pédagogiques pour quarante mille élèves. Le Musée de la Grande Guerre de Meaux a été un grand laboratoire d’expériences pédagogiques qui a accueilli sur les temps de commémorations plus de trente-cinq mille élèves par an. La volonté de l’ensemble de ces partenaires est de poursuivre les actions qui ont eu du succès et de continuer à soutenir les projets éducatifs en proposant des expositions itinérantes et temporaires, des temps de formation et des universités d’été, des rencontres, des tables rondes, des ateliers, des concours (ainsi, "Les petits artistes de la mémoire » et « Bulles de mémoires » proposés par l’ONCAVG (office national des anciens combattants et victimes de guerre), le jeu-concours « Gueule d’ange » proposé par les Archives des Yvelines, des séquences et des pistes pédagogiques, et d’autres dispositifs encore (ainsi, « On a marché sur la Bulle », association qui organise chaque année les rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens.)

La continuité par la commémoration comme objet d’histoire :
Le cycle commémoratif du Centenaire a été un temps important de réflexions scolaires. Il a mobilisé un très grand nombre de professeurs du premier et du second degrés de toutes les académies sur des projets pluridisciplinaires ambitieux, à dimension civique et citoyenne avec une ouverture non négligeable sur l’international. Ce cycle a été l’occasion de réinterroger l’historiographie de la Grande Guerre par la mise en place d’un conseil scientifique équilibré ouvert à toutes les tendances historiographiques. De nouvelles publications, des colloques et des séminaires ont enrichi les transpositions didactiques des enseignants. Des temps de réflexion sur la transmission d’une mémoire partagée ainsi que des temps de commémorations intelligents et clairvoyants ont contribué au retentissement singulier de la Mission du Centenaire. Pour toutes ces raisons, il est permis de penser que le Centenaire est devenu un objet d’histoire en lui-même.

Ces cinq années ont donné naissance à un nouveau paradigme commémoratif à l’École, qui nourrira la réflexion à mener pour les temps de commémorations futurs. S’il est évident que la transmission de la mémoire et l’élaboration de projets pédagogiques sur la Première Guerre mondiale n’ont pas attendu ce cycle mémoriel pour se mettre en place, elles peuvent néanmoins s’appuyer désormais sur le nombre considérable d’outils et de ressources mis à la disposition des enseignants par la Mission du Centenaire et ses différents partenaires. En complément de toutes ces nouvelles dispositions, de nombreuses thématiques liées à l’après-guerre restent à explorer dans le cadre des différents programmes scolaires : le rôle de la médecine, le retour des hommes, le vote des femmes, la paix, les paysages de guerre, le centenaire des monuments aux morts…

Voir en ligne : Les assises du centenaire

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