Thème 2, chapitre 1 : mener une enquête immersive sur la seigneurie au Moyen-Age à partir des archives sonores du chantier de Guédelon
Comment utiliser des archives sonores dans les cours d’histoire ? En lien avec l’EHNE, l’encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, nous vous proposons de travailler avec vos élèves à partir de sources différentes.
Présentation de la séance
- Il s’agit ici de mener avec les élèves une enquête immersive : à partir de cinq indices (de cinq sons),
ces derniers doivent découvrir comment s’organise une seigneurie au Moyen-Age, qui sont les personnes qui y travaillent et qui y vivent. - Les objectifs :
– engager les élèves dans les apprentissages (grâce au plaisir de mener une enquête et de chercher à la résoudre à partir de sons qui sont des indices très originaux) ;
– faire progresser les élèves sur la compétence "raisonner" (ils doivent se poser des questions, formuler des hypothèses et chercher à les vérifier, autrement dit adopter la démarche scientifique de l’historien) ;
– consolider chez les élèves la compétence "rédiger". Après la correction, les élèves ont à écrire deux rapports d’enquête : un premier sur l’organisation d’une seigneurie au Moyen-Age (avec le château et son domaine divisé en tenures et réserve) et un deuxième sur les personnes qui travaillent et vivent dans une seigneurie (le seigneur qui exerce une domination politique, militaire et économique sur les paysans et artisans). Ce double travail d’écriture permet aux élèves d’améliorer la maitrise de la langue et l’organisation des idées.
- Les sources :
A partir des travaux de Mylène Pardoen et de son équipe, archéologue du Paysage et du Patrimoine Sonore, j’ai choisi des sons du chantier du château de Guédelon dans l’Yonne en Bourgogne. Il s’agit d’un chantier de construction expérimental d’un château fort, débuté en 1997, selon les techniques et les matériaux utilisés au 13e siècle. Parmi les nombreux sons disponibles sur le site, cinq ont été sélectionnés à faire écouter aux élèves :
• La taille de pierre (son n°1)
• La scie dans l’atelier de charpenterie (son n°2)
• Le passage sur un pont en bois d’une charrette (tombereau) tirée par un cheval (son n°3)
• La récolte des céréales à la faucille (son n°4)
• La roue à aube d’un moulin à eau (son n°5)
Mise en œuvre : le récit de l’enseignante
Dans ce travail d’enquête, les élèves sont répartis en groupes hétérogènes afin de favoriser l’entraide et la confrontation d’hypothèses. Ils écoutent les cinq sons trois fois et les analysent à l’aide de deux tableaux différenciés selon leur niveau. En amont, un temps est consacré à l’apprentissage du vocabulaire technique pour décrire un son : hauteur, durée, intensité et timbre.
Pour commencer l’enquête sur la seigneurie, j’ai choisi de faire écouter aux élèves un premier son que l’on peut entendre sur le chantier d’un château : celui de la taille de la pierre. Je l’ai sélectionné pour deux raisons.
D’abord, il permet aux élèves d’entrer dans l’activité de façon simple et avec plaisir. La plupart réussissent à le décrire de manière intuitive. On entend le métal du ciseau à pierre qui vient dégrossir un bloc de calcaire. Il est en effet important de rassurer les élèves car c’est une activité très originale et inédite qui peut les décontenancer. Une des plus-values par rapport à l’étude d’un document textuel ou iconographique est donc de susciter de façon immédiate la curiosité et la motivation des élèves : ils sont à la fois étonnés, intrigués et se mettent au travail avec grand intérêt du début à la fin de la séance. Ensuite, cette source donne l’occasion aux élèves de travailler sur la pierre : un matériau de construction central au 13e siècle. Grâce à cet indice, les élèves peuvent trouver par eux-mêmes de nombreuses données plus générales sur les châteaux au Moyen-Age. Ils apprennent ainsi à raisonner. J’ai entendu des réflexions très justes chez eux telles que : « si l’on entend la taille de la pierre, c’est que les châteaux sont construits en pierre » et « s’ils sont construits en pierre et non en bois, c’est que c’est un matériau plus solide » et « s’ils recherchent des matériaux solides c’est qu’ils ont besoin de se défendre, donc ça doit être une époque où il y a des dangers » ; « c’est pour cela qu’on appelle ces châteaux des châteaux forts ». A partir de ce son, les élèves découvrent aussi des informations importantes sur les personnes qui vivent dans un château. Ils peuvent établir un lien entre le coût élevé des matériaux et la richesse du propriétaire pour en déduire sa fonction. A l’aide d’un questionnaire à choix multiples proposé avec différents niveaux d’étayage pour aider les élèves les plus en en difficulté, ils comprennent qu’il s’agit du seigneur, membre de la noblesse et qu’en cas d’attaque, son rôle est de défendre son territoire. Les élèves mettent ici en lumière le rôle du seigneur et son pouvoir politique et militaire au sein de la seigneurie. Cet exercice où les élèves sont acteurs de leurs apprentissages, favorise la mémorisation.
Pour poursuivre l’enquête, j’ai sélectionné un deuxième son également très fréquent lors de la construction d’un château : celui de la scie de l’atelier du charpentier. Ce son me paraît intéressant car il permet aux élèves de travailler sur le bois, un autre matériau de construction courant à cette époque, et de nuancer l’usage de la pierre. Il est produit par une scie à cadre sur un tronc d’arbre en chêne. Les élèves sont toujours aussi enthousiastes mais je remarque qu’ils rencontrent plus de difficultés pour le décrire, notamment à le transcrire en onomatopée. Beaucoup ont alors la bonne idée de mimer ce qu’ils entendent. Le fait d’associer le son à un geste les aide à mieux l’appréhender et ils parviennent ensuite davantage à le traduire en mots. Puis, ils formulent de nombreuses hypothèses. J’ai relevé certains de leurs échanges animés : « si on entend la coupe du bois, c’est qu’on a donc aussi besoin de bois dans un château » ; « si certaines parties sont construites en bois, c’est qu’elles ne peuvent pas l’être en pierre » ; « pourquoi ? Parce que la pierre c’est très lourd, donc les éléments en bois sont ceux qui sont plus légers et qui peuvent être déplacés, s’ouvrir ou se fermer… comme le pont-levis par exemple ! ». La pensée des élèves chemine ainsi pour arriver à des réponses logiques et tout à fait correctes. En passant de groupe en groupe, je les encourage et les accompagne en explicitant la démarche propre au raisonnement.
Le son du passage du pont tournant
L’enquête continue avec l’examen d’un troisième son qui fait lui aussi parti de l’ambiance sonore d’un château médiéval : celui du passage sur un pont en bois d’une charrette tirée par un cheval. On perçoit les craquements du pont, le bruit des fers à cheval et des roues cerclées de fer. Ce son me semble nécessaire car il donne l’occasion aux élèves de déconstruire leurs idées reçues sur le Moyen-Age et de saisir les utilisations très variées de cet animal. S’ils ont en tête l’image des seigneurs et des chevaliers sur leurs destriers, ils ne soupçonnent pas que les chevaux valent très chers à acheter et à entretenir et qu’ils répondent à de nombreux besoins. Certes, certains servent à la guerre et aux tournois. Mais la plupart, appelés sommiers, sont destinés à transporter de lourdes charges, comme le bois et la pierre. Ce son d’un cheval au travail interpelle les élèves et leur permet de se poser des questions. Au terme de leur réflexion, ils réalisent que sans ces bêtes, il aurait été difficile de bâtir un château fort.
Le son de la récolte à la faucille
L’enquête sur la seigneurie se prolonge par l’étude de sons présents dans le domaine. Le quatrième son est celui de la récolte des céréales à la faucille. On entend le métal de la lame qui sectionne le végétal. Ce son est essentiel car il aide les élèves à comprendre qu’une seigneurie n’est pas seulement un château habité par un seigneur mais aussi des terres cultivées par les paysans. Ils peuvent ainsi entrevoir le rapport de domination entre le seigneur et les paysans, notion au cœur du programme de 5e. Contrairement à d’autres sources, les sons permettent aux élèves d’arriver à des déductions parfois complexes sans même s’en rendre compte. Ils s’interrogent avec beaucoup de discernement : « s’il y a des champs, qui s’en charge ? Ce doit être les paysans et non pas le seigneur car il est occupé à faire la guerre et à protéger sa seigneurie » ; « les paysans travaillent la terre, mais elle ne leur appartient pas car c’est le seigneur qui a le pouvoir et la richesse, vous êtes d’accord ? ; « je pense que les terres louées aux paysans ça s’appelle les tenures, c’est le mot proposé dans le QCM » ; « et la réserve, qu’est-ce que c’est ? ce sont les meilleurs terres réservées au seigneur, non ? »
Le son de la roue à aube
Enfin, l’enquête se termine par l’écoute du cinquième et dernier son qui existe dans le domaine autour du château : celui de la roue à aube d’un moulin à eau. On distingue le murmure de l’eau et le bruit du bois. Les élèves se montrent toujours aussi enthousiastes et aiment se faire surprendre par des sons à chaque fois différents. Je constate qu’au fur et à mesure, ils se sont familiarisés avec l’exercice. Les élèves à besoins éducatifs particuliers, souvent en difficulté dans la compréhension des documents écrits ou des miniatures médiévales, se révèlent particulièrement à l’aise. Ils s’emparent avec une certaine facilité de ces indices sonores peut-être plus accessibles et concrets pour eux. Ainsi, tous se rendent compte que dans le domaine, il n’y a pas seulement des terres mais aussi des bâtiments. Au terme de leur raisonnement, les élèves arrivent à la conclusion que tous les bâtiments d’une seigneurie, le moulin comme le four et le pressoir, appartiennent au seigneur et que ce dernier autorise les paysans à ne les utiliser qu’en échange de taxes. Ils mettent alors en évidence une idée clé : le pouvoir économique du seigneur.
Retour d’expérience : La parole des élèves
« J’ai bien aimé le fait d’écouter des sons, je trouve ça plus vivant, ça change de d’habitude où l’on travaille beaucoup sur des textes ». Livie
« Avec cette démarche d’enquête, on a beaucoup plus envie d’apprendre ; le fait d’être en groupe aussi, c’est bien, on peut partager nos idées ». Zoé
« J’ai beaucoup aimé découvrir quel bruit pouvait faire tel outil ou tel matériau et arriver à comprendre ce que c’est une seigneurie en général, qui dominait le château et qui vivait sur les terres tout autour ». Sarah
Pour aller plus loin :
Vers l’article scientifique de l’EHNE.
Anne Baud , Mylène Pardoen , Raphaëlle Riba , « La construction des châteaux forts dans l’Occident féodal : le chantier expérimental de Guédelon », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 26/11/25.
Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22672