Contexte
L’histoire des animaux demeure peu présente dans les programmes de collège et de lycée. Il s’agit pourtant d’un champ de recherche en plein essor, qui ouvre de nouvelles perspectives didactiques et invite à repenser la place des animaux dans l’enseignement de l’histoire-géographie. L’ambition de ce dossier pédagogique est de proposer aux professeurs des pistes pour intégrer l’histoire animale dans leur enseignement. Les auteurs se sont inspirés du séminaire organisé le 5 novembre 2025 par le Centre d’Histoire de Sciences Po Paris et intitulé « L’environnement : nouvel objet, nouveau récit, nouveaux enjeux d’un enseignement de l’histoire ? ». Lors de ce séminaire, les historiens Nicolas Baron et Charles-François Mathis ont échangé autour de l’histoire environnementale et de l’histoire animale. Charles-François Mathis est professeur d’histoire à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et co-auteur d’une monumentale Histoire environnementale de la France en 3 volumes. Nicolas Baron, spécialiste de l’histoire des animaux, est professeur d’histoire-géographie en lycée et professeur d’histoire à l’Université de Bretagne Occidentale ; il est aussi l’auteur d’une histoire du renard en France aux XXe et XXIe siècles (Vivre en renard). Nous les remercions pour la qualité de leurs interventions et pour leurs propositions pédagogiques stimulantes.
- le développement des gender studies, des subaltern studies et des postcolonial studies, qui permettent un décentrement du regard de l’historien en documentant le point de vue des « dominés » (femmes, minorités, populations colonisées, etc.) ;
- le renouveau de l’écologisme et la montée des inquiétudes liées à l’épuisement des ressources naturelles et à la destruction du vivant (le Rapport Meadows sur les limites de la croissance paraît en 1972) ;
- l’essor de l’histoire environnementale, d’abord aux Etats-Unis puis en Europe (la revue Environment and History, connue aujourd’hui sous le titre Environmental History, est créée aux Etats-Unis en 1976) ;
- une remise en question de la frontière entre humains et animaux par les progrès de la génétique et des sciences du vivant ;
- un regain d’intérêt pour l’éthique animale, qui fait émerger des préoccupations nouvelles autour du bien-être animal et des droits des animaux (animalisme), à l’image du livre Animal Liberation du philosophe australien Peter Singer (1975) ;
- le développement des animal studies, courant qui étudie la place des animaux dans les sociétés humaines selon une approche pluridisciplinaire (biologie, anthropologie, sociologie, éthologie, philosophie, psychologie, histoire, géographie, critique littéraire, droit), avec le souci nouveau de prendre en compte le point de vue animal (zoocentrisme).
En France, le précurseur de l’histoire animale est Robert Delort, dont le livre Les animaux ont une histoire sort en 1984. Il faut cependant attendre les années 2000 pour assister à la multiplication des publications grand public, telles que les ouvrages d’Éric Baratay ou Michel Pastoureau.
Comme le souligne Nicolas Baron, l’histoire des animaux représente une véritable rupture historiographique et épistémologique : faire l’histoire des animaux implique de nouvelles sources, de nouveaux questionnements, de nouvelles approches interdisciplinaires, une nouvelle écriture mais aussi une nouvelle définition de l’histoire, qui ne peut plus être pensée uniquement comme une « science de l’homme ». On assiste en effet à l’apparition d’une histoire zoocentrée, c’est-à-dire centrée sur le vécu animal : dès lors, il ne s’agit plus simplement de réintroduire les animaux dans l’histoire humaine, mais d’écrire l’histoire en adoptant le point de vue des animaux eux-mêmes. En d’autres termes, l’animal n’est plus un objet : il devient un sujet. En France, Éric Baratay a été l’un des pionniers de cette histoire de la condition animale : sorti en 2012, son livre Le point de vue animal est une référence en la matière. Éric Baratay a aussi dirigé, en 2025, la publication de l’ouvrage collectif Une histoire animale du monde. On peut également citer les recherches de Violette Pouillard sur les parcs zoologiques (Histoire des zoos par les animaux, 2019) et celles de Nicolas Baron sur le renard (Vivre en renard, 2023).
Quand peut-on introduire l’histoire des animaux dans les programmes de collège et de lycée ? Voici plusieurs propositions qui ne sont aucunement limitatives :
- L’enseignement de la période néolithique en Sixième invite à étudier la domestication de plusieurs espèces animales (bovins, équidés, chèvres, moutons et porcs) ;
- L’histoire de l’Occident féodal, en Cinquième, permet d’étudier la relation entre humains et animaux dans les campagnes et dans les villes ;
- En Quatrième ou en Première, l’histoire de l’industrialisation au XIXe siècle permet de s’intéresser au sort des équidés dans les mines de charbon ;
- L’histoire des conflits est une entrée particulièrement pertinente pour initier les élèves à l’histoire animale : en Troisième ou en Première, on pourra par exemple étudier le rôle des animaux dans la Grande Guerre (cf. les travaux de Jean-Michel Derex et Éric Baratay sur le sujet) ; en Première, on peut aussi aborder le sort des animaux lors du siège de Paris en 1871 ;
- En géographie, on peut introduire l’histoire animale en Troisième (les espaces de faible densité), en Seconde (les rapports entre les sociétés et leur environnement) et en Première (les espaces ruraux) : l’étude des espaces ruraux peut être l’occasion d’aborder certaines espèces menacées par l’artificialisation des sols, ou d’étudier un conflit d’acteurs tel que le débat autour de la réapparition du loup dans les campagnes françaises (cf. les travaux de Jean-Marc Moriceau).
Propositions de séance
Niveau : Troisième ou Première.
Thèmes : Thème 1 d’histoire de Troisième (L’Europe, un théâtre majeur des guerres totales, 1914-1945) ou thème 4 d’histoire de Première (La Première Guerre mondiale, « suicide de l’Europe » et fin des empires européens).
Notion : Guerre totale.
Compétences travaillées : Comprendre le sens général d’un document ; se poser des questions à propos de situations historiques ; construire des hypothèses d’interprétations de phénomènes historiques.
Lors de la Première Guerre mondiale, des pigeons messagers assuraient les communications entre les différentes tranchées, avec l’arrière ou avec d’autres corps d’armée. Certains de ces pigeons étaient issus de colombiers militaires, d’autres étaient réquisitionnés auprès de colombophiles civils. Rapides et discrets, les pigeons messagers pouvaient remplacer la TSF ou le téléphone en cas de panne. Le message à transmettre était inscrit sur un bout de papier très fin qui était ensuite glissé dans un tube en aluminium accroché à l’une des rémiges du pigeon. Monogames et fidèles, les pigeons rejoignaient instinctivement leur nid en transportant le message ; ils se repéraient avec la vue, l’odorat et les champs magnétiques. Lors de ces opérations, les pigeons encouraient des risques élevés de blessure ou de mort : attaques de rapaces, balles perdues, nuages de gaz. Près de 20.000 pigeons français ont été tués durant la Première Guerre mondiale, soit 1/3 du total des pigeons de l’armée française. Plusieurs monuments rendent hommage aux pigeons et aux colombophiles de la Grande Guerre ; le fameux pigeon « Vaillant » a même été décoré pour son rôle à Verdun.
Document : Pigeon voyageur dans une tranchée, photographie sur plaque de verre, Agence Rol, 1917, BNF Gallica.
L’analyse du document peut se faire en deux temps.
Dans un premier temps, on demande aux élèves de décrire la photographie : les élèves pourront identifier facilement le pigeon, les deux soldats (vraisemblablement britanniques), la cage en osier, la tranchée. Ils pourront également s’intéresser à l’attitude des soldats, notamment à la prudence et à la bienveillance dont ils font preuve envers l’animal.
Dans un second temps, les élèves sont amenés à formuler des hypothèses qu’ils devront étayer en s’appuyant sur des éléments de la photographie et sur leurs connaissances personnelles. L’enseignant évalue la pertinence des hypothèses et la capacité d’argumentation des élèves. En classe de Troisième, le travail des élèves sera davantage guidé par l’enseignant, par exemple au moyen d’une liste de questions :
- d’après vous, quelle est la mission de ce pigeon ?
- d’après vous, d’où vient le pigeon de la photographie ?
- d’après vous, les deux soldats de la photo ont-ils été formés au maniement des pigeons ?
- d’après vous, dans quelles circonstances a été prise la photo ? entraînement ou communication réelle ?
- d’après vous, dans quel but cette scène a-t-elle été photographiée ?
En classe de Première, le professeur pourra laisser davantage d’autonomie aux élèves dans l’analyse du document et la construction d’hypothèses.
Ce document permet d’engager une réflexion sur le rôle des animaux dans le conflit et d’introduire la notion de guerre totale : le conflit mobilise l’ensemble de la société, y compris les animaux. Si l’animal est ici conçu comme une ressource qui peut être utilisée à des fins militaires, on comprend aussi qu’il est traité avec bienveillance compte tenu de son rôle essentiel sur le front. La réflexion peut évidemment être élargie à d’autres espèces : chevaux de trait, ânes et mules employés comme animaux de portage, bétail fournissant de la viande, du lait, de la laine et du cuir aux soldats. Sans oublier les chiens, qui constituaient des auxiliaires précieux et des compagnons réconfortants pour les soldats : les chiens sanitaires portaient secours aux blessés ; les chiens ratiers faisaient la chasse aux rats dans les tranchées ; les chiens de berger montaient la garde et surveillaient les prisonniers. D’après les recherches d’Éric Baratay, près de 100.000 chiens ont été mobilisés sur le front Ouest pendant la Première Guerre mondiale.
Les photographies ci-après pourront être exploitées en classe selon la même méthode que la photographie du pigeon messager.
Bibliographie indicative
Sur l’histoire animale en général :
– Michel PASTOUREAU, Le Cochon, Gallimard, 2013.
– Michel PASTOUREAU, Le Loup. Une histoire culturelle, Seuil, 2018.
– Michel PASTOUREAU, L’âne. Une histoire culturelle, Seuil, 2025.
– Daniel ROCHE, Histoire de la culture équestre, tomes 1, 2 et 3, Fayard, 2008-2015.
– Susan NANCE (sous dir.), The Historical animal, Syracuse University Press, 2015.
– Éric BARATAY, Le point de vue animal. Une autre version de l’histoire, Seuil, 2012 ;
– Éric BARATAY (sous dir.), Une histoire animale du monde. A la recherche du vécu des animaux de l’Antiquité à nos jours, Tallandier, 2025.
– Jean-Marc Moriceau, Vivre avec le loup ? Trois mille ans de conflits, Tallandier, 2014.
– Violette POUILLARD, Histoire des zoos par les animaux. Contrôle, conservation, impérialisme, Champ Vallon, 2019.
– Nicolas BARON, Enragés ! Une histoire animale. France, fin XVIIIe-fin XXe siècle, Presses universitaires de Valenciennes, 2022.
– Nicolas BARON, Vivre en renard. La traversée du siècle, Actes Sud, 2023.
Sur l’histoire des animaux dans la Première Guerre mondiale :
– Roland BRUNEAU, « Les équidés dans la Grande Guerre », Bulletin de la Société française d’histoire de la médecine et des sciences vétérinaires, vol. 4, numéro 1, 2005.
– Éric BARATAY, Bêtes des tranchées. Des vécus oubliés, CNRS Éditions, 2013.
– Jean-Michel DEREX, Héros oubliés. Les animaux de la Grande Guerre, Pierre de Taillac, 2018.

