Jean-François Bonhoure, Les historiens à l’épreuve du temps : la production historique éditée en France des années trente au début des années cinquante, 2020, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, dir. Pascal Ory, Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058).
Mots clés
- Historiographie
L’historiographie désigne à la fois la production des écrits historiques et l’étude critique des manières d’écrire l’histoire. Elle interroge les pratiques, les méthodes et les positionnements des historiens dans leur contexte intellectuel et social. Comme le souligne Michel de Certeau, elle est le produit d’un lieu (milieux et institutions), de pratiques (procédures de recherche) et d’un texte (forme de récit).
- Histoire culturelle
L’histoire culturelle, définie par Pascal Ory, s’attache à analyser les représentations, les médiations et les pratiques par lesquelles une société se donne une image d’elle-même. Histoire sociale des représentations, elle a pour objets la production et la circulation des biens symboliques ainsi que leur réception par différents publics.
- Historiens
Les historiens produisent des récits sur le passé, qu’ils soient universitaires, vulgarisateurs, érudits ou écrivains. Olivier Dumoulin a montré que l’historien ne se définit pas uniquement par sa professionnalisation académique, mais aussi par son rôle social, inscrit dans des pratiques d’écriture et de médiation. L’historien est donc à la fois un savant, un producteur culturel et un médiateur du rapport au temps.
- Ouvrage d’histoire
L’ouvrage d’histoire est un produit éditorial qui articule un savoir sur le passé et une volonté de diffusion. Comme le rappelle Antoine Prost, il combine une démarche scientifique et un projet narratif. Il peut être savant, de vulgarisation ou intermédiaire, et constitue un vecteur privilégié de l’écriture de l’histoire dans l’espace public. Dans les années 1930-1950, la collection historique devient une forme éditoriale nouvelle, à la fois contrainte et opportunité pour les historiens.
Résumé
Le sujet interroge le rapport des historiens au temps en France, des années 1930 aux années 1950, au moyen de la production historique éditée. En alliant les questionnements historiographiques aux problématiques d’histoire culturelle, la volonté est d’adopter une définition sociale de l’histoire et des historiens. Menée à partir des fonds privés d’historiens, de fonds d’éditeurs et des ouvrages conservés au dépôt légal, cette étude vise à comprendre comment les historiens écrivent, conçoivent et débattent de l’histoire. L’objectif est de prendre du recul quant à la seule définition professionnelle de l’histoire et d’envisager l’écriture de l’histoire comme un processus culturel mettant en jeu des historiens aux légitimités différentes, en prise avec des intermédiaires culturels, notamment les éditeurs, s’adressant à un public ou plusieurs publics. Le contexte de production de la période est surdéterminé par une crise intellectuelle, débutée en 1931, portant sur la légitimité de l’histoire, et sa place dans la société, de la part de philosophes et de critiques. La question de la construction historiographique est centrale : les historiens, dans leur diversité – académiques, universitaires ou polygraphes –, écrivent des ouvrages historiques, plus ou moins perméables aux enjeux du présent, à des fins scientifiques, symboliques mais aussi politiques, dont on peut faire une typologie historiographique et épistémologique. Les représentations de l’histoire varient appréciablement du pôle de production des historiens au pôle de médiation. Perçue comme un genre éditorial, l’histoire devient alors plus malléable et répond à des enjeux sociaux et économiques, qui visent à une diffusion la plus large possible auprès du grand public. Dans ce cadre, la principale nouveauté de la période est la collection historique, qui constitue une opportunité autant qu’une contrainte pour les historiens. L’étude interroge les réceptions de cette histoire éditée, non seulement par les instances politiques, dans un cadre censorial de 1940 à 1944, mais aussi, sur le plus long terme, par les médiateurs culturels que sont les libraires, journalistes et critiques, spécialisés et généralistes. Enfin, l’étude des réceptions par les publics montre que l’histoire a une fonction sociale, en suggérant une représentation spécifique du passé. Le mouvement de fond qui sous-tend l’étude est, qu’il s’agisse de productions, de médiations ou de réceptions, la remarquable analogie entre les événements du passé et le temps présent. Provoqué, fantasmé, réel, ou récusé, ce dialogue des temps se révèle à nos yeux avec une acuité particulière pendant ces deux décennies.
Principales références bibliographiques
- Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.
- Olivier Dumoulin, Le rôle social de l’historien. De la chaire au prétoire, Paris, Albin Michel, 2003.
- Umberto Eco, Le vertige de la liste, Paris, Flammarion, 2009.
- Pascal Ory, L’histoire culturelle, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2004 (rééd. 2019).
- Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Éditions du Seuil, 1996.
- Gisèle Sapiro, La guerre des écrivains, 1940-1953, Paris, Fayard, 1999.
Principales conclusions
L’analyse de la période 1930-1950 révèle que l’histoire éditée n’est pas une production autonome, mais un maillage discursif où se rencontrent des logiques hétérogènes : scientificité revendiquée, ambitions littéraires, contraintes éditoriales, censures politiques et attentes sociales. L’ouvrage historique ne peut être compris sans cette pluralité d’interactions qui conditionne son existence et sa diffusion. L’historien n’agit donc pas en isolé mais en interaction constante avec des intermédiaires – éditeurs, critiques, institutions – qui reconfigurent son projet initial. L’histoire se présente dès lors comme un processus culturel, moins comme un produit fini que comme une construction située dans un champ de tensions.
Les années 1930-1950 donnent à voir une communauté historienne éclatée, plus proche d’une pratique située que d’un métier unifié. Entre universitaires, vulgarisateurs, polygraphes ou essayistes, les positions varient selon les appartenances institutionnelles, les réseaux intellectuels et les options idéologiques. Cette diversité remet en cause la vision d’un « corps » des historiens et met en évidence la pluralité des légitimités, parfois concurrentes. L’histoire s’écrit dans le dialogue ou le conflit entre traditions savantes et approches littéraires, entre engagement politique et neutralité revendiquée. Elle devient le miroir d’une société en crise, traversée par des fractures sociales et intellectuelles.
L’édition constitue une instance structurante, au point que l’on peut parler d’une véritable politisation des éditeurs. Ceux-ci ne se contentent pas de diffuser, mais choisissent, orientent, contraignent et parfois transforment le travail des historiens. Collections thématiques, formats populaires ou savants, contraintes commerciales et lignes idéologiques imposent aux auteurs des cadres d’écriture et de diffusion qui participent de la définition même du genre historique. En nivelant les différences statutaires entre « grands universitaires » et « écrivains d’histoire », l’édition devient un lieu de redistribution des légitimités. L’histoire éditée apparaît ainsi comme un champ de médiations où savoir, mémoire et pouvoir se croisent.
La période étudiée illustre le balancier entre outil critique et ressource idéologique qu’incarne l’histoire. Sous l’Occupation, certains récits servent de refuge, d’autres de propagande, révélant la capacité du discours historique à être simultanément contestataire et instrumentalisé. La réception sociale accentue cette oscillation : selon les publics, un même ouvrage peut nourrir la critique intellectuelle ou justifier une adhésion politique. L’histoire devient un espace d’interprétation ouverte, où se rejouent les conflits de mémoire et de légitimité. Sa fonction sociale réside précisément dans cette plasticité, qui fait de l’historien un acteur de débats dépassant son strict champ académique.
À travers l’entre-deux-guerres et l’immédiat après-guerre, l’histoire est fille de son temps. Les conditions extrêmes – crise des années 1930, guerre, censure, reconstruction – montrent que l’historien ne peut se soustraire aux pressions du temps présent. L’histoire s’offre tantôt comme espace de sauvegarde de la vérité critique, tantôt comme relais d’idéologies dominantes. Cette tension demeure actuelle : elle oblige à réfléchir au rôle civique et intellectuel des historiens dans nos sociétés. Si l’histoire est un champ disputé, c’est précisément cette fragilité qui fonde sa vitalité. Enfin, l’histoire devient miroir du présent, où les contemporains projettent leurs angoisses et cherchent, dans des figures passées, des « frères d’inquiétude » partageant leurs doutes ou leurs espérances. C’est cette dimension réflexive qui fait de l’histoire un langage privilégié pour traverser les crises.