LE COMPLOT CONTRE L’AMERIQUE de Philip ROTH - Editions Gallimard - 2006

, par Didier Masfrand

Nous sommes transportés en 1940, à la veille des élections présidentielles. La majorité isolationniste va triompher grâce au charisme de son candidat : Charles Lindbergh.

Philip ROTH a publié son premier roman en 1960 depuis, une vingtaine d’œuvres ont été traduites chez Gallimard. L’auteur a reçu de nombreux prix littéraires.
Son dernier ouvrage pourra étonner, il est provocateur, à un moment ou l’hyper puissance américaine s’impose au monde. C’est une fiction, mais comme souvent dans ce genre de récit, elle fait réfléchir sur le présent.
Nous sommes transportés en 1940, à la veille des élections présidentielles. La majorité isolationniste va triompher grâce au charisme de son candidat : Charles Lindbergh. Celui-ci diffuse ses idées dans un tour des Etats-Unis qu’il fait à bord de son avion personnel, renouvelant en cela la geste de A. Hitler ( Hitler über Deutschland ) à la veille des élections allemandes de 1932. Car ce nouveau président est l’ami de Hitler, qui l’a reçu et décoré. Il prononce lui-même des propos antisémites ; Que va-t-il faire des Etats-Unis ?
A partir de cet événement inventé P. Roth nous guide dans la vie des Etats-Unis, mais surtout dans celle de sa communauté juive et plus particulièrement d’une famille, la sienne. La vie quotidienne prend même une très grande part dans le texte, c’est quelques fois très détaillé ( trop ? ) et on perd un peu de vue la fiction historique. Pourtant elle est là, prégnante.
L’un des mérites de Roth est de ne pas nous provoquer en allant trop vite, trop loin. Pendant près de 200 pages, la vie des américains n’est pas transformée et même, nombreux sont ceux qui, israélites ou non, reconnaissent les bienfaits économiques de la politique de neutralité de leur pays par rapport à la guerre européenne. Les SA ne défilent pas sur Broadway, mais on voit des croix gammées sur les timbres et surtout, se met en place une politique insidieuse d’exclusion qui s’appuie sur les tendances les plus réactionnaires et racistes d’une partie de la population.
« Nous sommes une famille juive Monsieur Taylor... c’est la raison pour laquelle on nous a chassés hier » dit le père de Philip à la suite d’un problème de réservation dans un hôtel de Washington. Sandy, le fils aîné de la famille entrera dans une organisation nommée : « Des gens parmi d’autres », qui a pour objectif de détacher les enfants juifs de leur milieu familial... Puis au printemps 1942 : « Cher Monsieur Roth, conformément à la loi de peuplement Homestead 42 et pour répondre à une demande conjointe du Bureau d’Assimilation et du Ministère de l’Intérieur... » c’est toute la famille qui est sous la menace d’une expulsion.
A tout cela on réagit différemment : passivité, collaboration, refus comme celui d’Herman, le père ou encore d’Alvin le cousin, qui s’engage dans l’armée canadienne pour aller combattre en Europe... Mais rien n’empêchera les tristes journées d’octobre 1942, émeutes, pogroms et véritable complot contre les Etats-Unis au sommet même de l’Etat.
Philip Roth sort et nous avec lui, de son intrigue, par une chute étonnante, qui lui permet de redonner à l’histoire la place qui est la sienne. Les E.U. rentre en guerre avec un peu de retard il est vrai et Lindbergh derrière son engagement avait peut-être des circonstances atténuantes.
Faut-il voir dans ce récit une métaphore sur l’Amérique d’aujourd’hui, avec ses dilemmes, ses égarements, mais aussi les forces de résistances démocratiques de sa société civile ( cf. M. Cucuzza et le maire La Guardia dans le roman...) ... ? A chacun d’en décider.
Les 40 dernières pages, sont un Post Scriptum précieux pour ceux qui veulent mieux connaître le contexte historique des années 30 et les biographies sommaires des principaux personnages réels évoqués dans le roman. On replacera ainsi le Bund, America first... dans la vie politique américaine. Le morceau de choix est ici un discours de Lindbergh en novembre 1941, discours qui sert de base à la fiction. Il est reproduit intégralement, ce qui vous permet de vous faire votre propre opinion sur son auteur. En voici quelques lignes pour comprendre le point de départ de l’action du roman de P. Roth : « Les trois principaux groupes qui poussent le pays à la guerre sont les Anglais, les juifs et les membres du gouvernement Roosevelt...Aucun homme doté de la dignité de l’être humain ne peut approuver les persécutions de la race juive en Allemagne. Mais aucun homme doté d’honnêteté et de clairvoyance ne peut considérer leur politique belliciste ici et maintenant sans en voir les dangers... .
On le voit, si C. Lindbergh n’est sans doute pas un fasciste doctrinaire son attitude, extrapolée par Roth peut permettre à la « Bête » de rentrer dans le gouvernement des Etats-Unis... Pour vous en convaincre, vous avez 480 pages à votre disposition.

Bonne lecture.

Partager

Imprimer cette page (impression du contenu de la page)