Le documentaire "Les carnets secrets de Nuremberg" de J-C Deniau (2006)

, par Valérie Schafer

Présentation du documentaire

À l’occasion du 60ème anniversaire du verdict du procès de Nuremberg , "Les carnets secrets de Nuremberg" lèvent le voile sur la face cachée du procès des grands criminels nazis,lorsque ces accusés, enfermés derrière les barreaux de la prison de Nuremberg, acceptèrent de se livrer à un psychiatre. De janvier à juillet 1946, le psychiatre américain Leon Goldensohn,alors âgé de seulement 34 ans,s’est régulièrement entretenu avec les accusés, dans l’intimité de leurs cellules. Il faisait partie d’une petite équipe chargée de rechercher l’origine psychologique des crimes nazis. Fort envié des journalistes présents à Nuremberg, il était l’une des rares personnes autorisées à les rencontrer. Tous les jours, Goldensohn les interrogeait longuement, enchaînant les questions et revenant sur les déclarations faites par les accusés durant l’audience. Pendant les entretiens, Leon Goldensohn consigna scrupuleusement, sur de petits carnets, les propos tenus dans les cellules. 40 ans après ces carnets furent rassemblés et publiés sous une forme qui respecte ce qui fait leur singularité : le matériau brut des entretiens retranscrits tels quels par le jeune psychiatre. À travers le personnage du psychiatre, ce film nous plonge dans l’esprit de quatre dignitaires nazis : Hermann Göring (numéro 2 du régime hitlérien et initiateur des camps de concentration), Hans Frank (gouverneur général de Pologne et bourreau de Cracovie), Julius Streicher (antisémite virulent et fondateur du journal nazi “Der Stürmer”) et Rudolf Höss (commandant du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz). Comment ces quatre criminels se comportent-ils face au psychiatre ? Sont-ils des hommes tristement ordinaires ou de dangereux psychopathes ? Éprouvent-ils de la culpabilité lorsqu’ils sont confrontés aux horreurs dont ils sont responsables ? Telles sont les questions, fondamentales et toujours actuelles, que le film aborde frontalement.

(Présentation du documentaire sur le site de la chaîne LCP)

Documentaire de Jean-Charles Deniau
Roche productions avec la participation de : France 3, LCP-Assemblée nationale, Planète (France) RTBF (Belgique), The History
Channel (Royaume Uni), TSR (Suisse), RDI (Canada), ERT (Grèce), RTE (Irlande), SVT (Suède) YLE TV1 (Finlande) et du CNC.

Diffusé le Jeudi 19 Octobre à 21h.
Rediffusions le 21 octobre 2006 à 17 h 01 et le 1er novembre 2006 à 19 h 31

L’auteur du documentaire : Jean-Charles Deniau

Parmi les nombreuses réalisations de J-C Deniau on pourra signaler notamment le documentaire de 1999 dont il est co-auteur et réalisateur et qui lui vaut le EMMY AWARD de la MEILLEURE IMAGE : Mammuthus, l’ultime voyage, ou son documentaire de 2001 Algérie : Paroles de tortionnaires. En 2003, il a réalisé avec Madeleine Sultan L’Affaire Dominici : ses mystères, ses impasses, ses mensonges, diffusée sur les chaînes Odyssée et TMC, et en 2004 Les Derniers Poilus. En 2006 Canal + diffuse son doccumentaire Dans la peau d’un SDF (Arrêt sur image de France 5 a consacré une émission à une réflexion sur ce documentaire).

On citera également la participation de S. Khémis, qui a joué un rôle fondateur ou central dans les revues L’histoire ou la Recherche et a réalisé des documentaires tel en 2004 Immigration, 30 ans ans d’illusion dont il est co-auteur avec J-M Gaillard.

Commentaires sur le documentaire

Ce documentaire a le mérite d’attirer l’attention sur les carnets de L. Goldensohn et de donner envie d’en connaître plus, par exemple en se procurant le livre Les entretiens de Nuremberg :

L. Goldensohn, R. Gellately (commentaires), P-E Dauzat (traduction), Les entretiens de Nuremberg, Flammarion, 2005, 550 p.

On peut rester toutefois un peu insatisfait au terme des 58 minutes du documentaire, pour plusieurs raisons :

- si l’on peut noter une démarche critique et qui se veut rigoureuse de la part des auteurs qui ont le souci d’interroger la personnalité du jeune psychiatre lui-même (ainsi est-il remarqué que celui-ci ne fait allusion dans son carnet qu’une seule fois à sa judéité et s’est voulu neutre), ou à la mission qui lui est assignée par l’administration américaine, cette question est assez rapidement vue. Le documentaire ne livre pas d’informations sur le contexte de la recherche psychiatrique de l’époque ou la démarche d’analyse adoptée par L. Goldensohn. Quand le documentaire nous livre les remarques de ce dernier (Hans Frank qualifié de « schizophrène » ou J. Streicher de « psychopathe », ayant des "conflits sexuels", on aimerait savoir quelles sont les connaissances médicales de l’époque en matière de psychiatrie et leurs limites).
- le documentaire ne choisit pas vraiment entre plusieurs thématiques (le procès et son déroulement, les notes de L. Goldensohn, la biographie des accusés) et effleure rapidement les sujets. De la même façon le mélange entre reconstitution, images d’archives, interviews de Ian Kershaw (université de Sheffield) ou H. Möller (Institut d’histoire contemporaine de Munich) semble parfois éviter de faire des choix. Le résultat est assez rapide.
- Le commentaire met bout à bout des notes de L. Goldensohn, telles celles sur R. Höss : celui-ci évoque sa vie de famille ou sa vie sexuelle puis l’extermination des juifs à Auschwitz. Or, on ne sait pas si ces notes sont prises le même jour, ou lors d’entretiens différents, si Höss est capable de passer d’un sujet à l’autre avec le même aplomb en quelques minutes ou si c’est un montage du réalisateur.

Ce documentaire présente malgré ces limites un intérêt pour celui qui veut en savoir un peu plus sur le gouverneur général de Pologne H. Frank, H. Göring "le prédateur", J. Streicher, directeur du journal Der Stürmer, ou R. Hoess, et sur leurs conditions de détention, ou leur politique de défense.

Les interventions des deux historiens, H. Möller et I. Kershaw, apportent une caution scientifique au film, et éclairent les personnalités des accusés et leurs contradictions (I. Kershaw expliquant le système de défense de Frank, sa position contradictoire, son refus de reconnaître sa responsabilité individuelle, sa volonté de rejeter la faute sur Hitler). On restera toutefois un peu frustré face aux interventions de I. Kershaw qui avait sans doute plus à nous dire et nous apprendre.

H. Frank, ancien gouverneur général de Pologne, se présente comme un idéaliste à L. Goldensohn et utilise comme ligne de défense ses discours de Vienne, Munich ou Heidelberg de 1942 et son différent avec Himmler l’incitant à plus de modération. Il prétend ignorer ce qui se passait à Auschwitz. L’historien H. Möller rappele que les historiens considèrent que ces appels à la modération face aux méthodes employées par Himmler sont essentiellement dus à un souci d’obtenir de meilleurs résultats économiques.

De H. Göring, L. Goldensohn note son assurance insolente, l’impression qu’il ne ressent aucune culpabilité, qu’il est arrogant, puéril et cynique, ou son sentiment d’être un personnage historique. On apprend entre autres que Göring est surtout affecté par l’accusation qui lui est portée d’avoir pillé les oeuvres d’art (dans le cadre de l’aryanisation des biens juifs), qu’il refuse de s’ « abaisser » à nettoyer sa cellule lui-même, que Goldensohn signalera son influence sur les autres prisonniers et incitera à les séparer, ou que Göring a redemandé à passer les tests de QI n’acceptant pas de se retrouver en troisième position en termes "d’intelligence" parmi les criminels nazis. Son rôle dans l’ascension d’Hitler, par ses liens avec les milieux de la banque et de l’aristocratie, et aux côtés d’Hitler ensuite, sont rappelés. L’image d’archives du procès où il détourne le regard face au film projeté le 19 février 1946 dans la salle du tribunal sur les atrocités nazies et sa réponse lorsqu’on lui demande pourquoi il n’a pas regardé (ces images peuvent être, selon lui, un montage des russes, une manipulation, elles ne constituent pas de preuves légales) sont accablantes. L. Goldensohn note que Göring parle abondamment et a le souci de se justifier auprès de lui face à l’histoire.

Le médecin aura trois entretiens avec R. Höss, qui témoigne au procès de Nuremberg à partir du 14 avril 1946 en qualité de témoin et non d’accusé (il sera jugé en 1947 par un tribunal militaire polonais et pendu à Auschwitz même). Dans un rapport au directeur de la prison de Nuremberg, L. Goldensohn note l’absence de morale et d’éthique de Höss, son super-ego, il le qualifie de "psychopathe". I. Kershaw insiste sur le besoin de Höss de recevoir et d’exécuter des ordres et son absence de reconnaissance de sa culpabilité individuelle (« J’obéissais aux ordres (...) personnellement je n’ai tué personne »). H. Möller note que ce qui choque le plus dans les propos de l’ancien responsable du camp d’Auschwitz, ce sont la précision bureaucratique et l’absence de considération morale dont il fait preuve.

Le téléspectateur apprendra peut-être davantage dans ce documentaire sur J. Streicher : cet ancien instituteur, âge de 61 ans au moment du procès et tombé en disgrâce à la veille de la Deuxième Guerre Mondiale, soutient par le biais de son journal, Der Stürmer la politique antisémite nazie. Paranoïaque, collectionneur d’images pornographiques, violemment antisémite, il revendique son antisémitisme jusqu’au terme du procès mais se défend d’avoir eu connaissance du génocide (bien qu’au moment le plus fort de la politique d’extermination, son journal ait encore gagné en virulence, comme le souligne I. Kershaw).

La conclusion du film insiste sur le fait que si les accusés de Nuremberg ont cherché à se donner l’apparence de fonctionnaires zélés, ils ne sont pas des criminels ordinaires : ils n’ont pas de mauvaise conscience, n’expriment aucun regret, ne distinguent pas le bien et le mal.

Le 26 juillet 1946 se terminent l’audition de la Défense et le travail d’expertise psychiatrique de L. Goldensohn.

Le documentaire souligne que son travail soulève autant de questions qu’il apporte de réponses. On pourrait en dire autant du film qui donne envie d’approfondir les connaissances sur la période, mais n’est pas aussi riche en émotions (par exemple le témoignage de Mme Vaillant-Couturier) et surtout en informations que le documentaire de C. Delage, Nuremberg, diffusé sur Arte le mercredi 4 octobre 2006 et qui est sûrement plus incontournable.

Quelques rapides pistes bibliographiques

Ian Kershaw intervient dans le documentaire. Son dernier ouvrage vient de paraître :

I. Kershaw, P. Chemla, Le mythe d’Hitler, Image et réalité sous le III° Reich, Flammarion, 2006, 414 p.

On pourra lire également du même auteur :

I. Kershaw, Hitler, 1889-1936, tome 1, Flammarion, 1999, 1157 p.

I. Kershaw, Hitler, 1936- 1945, tome 2, Flammarion, 2000, 1632 p.

I. Kershaw, Hitler : Essai sur le charisme en politique, Gallimard, 2001, 413 p.

Signalons également la fiction de R. Merle, La Mort est mon métier, parue en 1952 : il s’agit en quelque sorte des mémoires imaginaires de Rudolf Höss (rebaptisé dans le livre Rudolf Lang). R. Merle s’est appuyé pour son roman sur les interrogatoires de Höss dans sa cellule par le psychologue américain Gilbert, et sur les documents du procès de Nuremberg.

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