L’EVENEMENT les images comme acteurs de l’Histoire

, par Solange Pierrat

La Galerie du Jeu de Paume présente une nouvelle exposition jusqu’au ler avril 2007 : "l’EVENEMENT, les images comme acteurs de l’histoire."
Cette exposition ne peut que nous interesser, nous qui donnons de plus en plus d’images à étudier à nos élèves. Voir comment celles-ci contribuent non seulement à rendre compte d’un événement mais à transformer un "Fait" en "Evénement" ne peut qu’enrichir notre réflexion et notre pratique.

L’exposition est donc consacrée à une notion "l’Evénement" et aux images de l’événement.Elle est reprise et détaillée dans un livre sorti à l’occasion de cette exposition aux éditions du Jeu de Paume, auquel participent plusieurs historiens.

Cinq "événements" ont été retenus.

Le premier événement est la bataille de Crimée. Considérée par beaucoup comme le premier conflit moderne, l’image agit massivement pour la première fois sur l’opinion publique. Elle quitte enfin "les salons du pouvoir où elle figure sous forme de tableau d’histoire", pour acccéder à la presse illustrée qui prend alors son essor. Les correspondants de presse utilisent la technique du dessin de reportage. Dans le livre accompagnant l’exposition, Ulrich KELLER insite sur le regard croisé France /Angleterre, et comment les images reflètent le degré de maturité politique de chaque état participant au conflit.C’est aussi la première guerre photographiée. Les photographies exposées au Jeu de Paume sont celles de photographes britanniques et français. Les contemporains pensent alors que "photographie = véracité", mais déjà, il n’en est rien. Les techniques de la photographie font que la plupart du temps, les scènes sont posées ou réalisées après l’événement. Elles nous laissent entrevoir malgré tout beaucoup de choses sur cette guerre souvent ignorée, oubliée de nos manuels d’histoire : violence des assauts alors même qu’ils ne sont pas montrés mais dont on découvre les conséquences (ruines de Sébastopol), violence du climat ( tempêtes, rigueur de l’hiver...)

Le deuxième événement a été choisi à la charnière du 19ème et du 20ème siècle. Il s’agit de la conquête de l’air. Les représentations de cet événement sont extrèmement nombreuses, et lui donnent un caractère particulier à mi chemin nous dit Thierry GERVAIS "entre l’exploit technique et l’exploit sportif". Mais surtout, cet évenement change lui même les images qu’il suscite, car pour la première fois, le photographe peut quitter la terre. Le point de vue se transforme, donc le cadrage, donc la perception des faits. A l’innovation technique correspond une innovation formelle. Le nombre des clichés amateurs devient également important car la photographie se démocratise. Cela rend les journaux plus exigeants sur le choix des clichés publiés. Le magazine moderne apparait. La photographie devient le mode d’illustration privilégiée de la presse. Pourtant, la conquête de l’air est un événement difficile à montrer, car les images représentent le départ et l’arrivée, et non l’exploit lui même : le survol sur la longue durée d’une portion de plus en plus grande de l’espace terrestre.

Les Congés payés ou la révolution sociale, constitue la trame du troisième évenement. L’exposition cherche à montrer comment les photographies ont contribué à la naissance du mythe des congés payés dans la mémoire collective, et comment la réalité est alors bien éloignée de l’image. Les congés payés ne faisaient pas partis du programme de Léon Blum. C’était une conquête sociale que d’autres pays européens essayaient de mettre également en oeuvre, et cela avant l’expérience du Front Populaire en France. De plus, entre la loi et sa représentation, il y a la réalité, qui n’est pas celle retrancrite par les images. La loi eut un impact trés limité socialement. Les grands départs en vacances furent ceux des années cinquantes. Les départs de 1936 ne concernent géographiquement que la région parisienne, les grandes métopoles comme Lille, et socialement, les ouvriers des usines métallurgiques ou automobiles. Marie CHOMINOT montre comment les images ont crée un mythe politique et social, et dessiné le profil du vacancier idéal. L’iconographie, révélée dans l’exposition " est celle du plein air, du corps en liberté, détaché des réalité sociales". Le catalogue de l’exposition nous apprend même que des photographies publiées alors ont été prises en 1934 en Espagne...Une des salles consacrée à ce thème met en parallèle les clichés retenus par la presse, encouragée en cela par Léo Lagrange, et ceux du photographe Cartier-Bresson, qui montre une autre réalité des congés payés : celle des familles parisiennes partant en pique nique , à la pêche pour une journée, jouant à la belotte....bref, faisant d’abord des vacances - au mieux- une succession de dimanches.

voir une étude sur une photographie du magazine "Regards" sur les congés payés

La destruction d’un symbole est le quatrième événement choisi : le mur de Berlin le 9 novembre 1989. Selon les auteurs de l’exposition, "l’événement fut volontairement mis en scène par les participants comme un moment d’Histoire". C’est devant la porte de Brandenburg que l’on choisit de planter les caméras. Selon Godehard Janzing qui traite de cet évenement dans le livre associé à l’expositon, les populations de l’Est se massent aux points de passages habituels, alors que la population de l’Ouest se concentre dans le secteur de la porte de Brandenburg, située a quelques kilomètres d’un point de passage. Mais c’est là pourtant que la plupart des photographes de la presse occidentale ont planté leur caméra. C’est aussi là où le mur est plus épais , moins haut, constituant "un podium "pour le public/acteur. Dans le livre édité pour l’occasion, Janzing fait une analyse d’image passionnante de ce document omniprésent dans nos manuels de collège ou de lycée, document/évenement qu’il compare avec les images de la prise de la Bastille en 1789.

A ce sujet voir sur le site : Exploitation d’un document patrimonial : une photographie de la chute du mur de Berlin (R. Bossu - Agence Corbis Sygma).

Enfin le 5ème événement est l’attentat du 11 septembre 2001 contre les tours du World Trade Center. Selon Clément CHEROUX, cet événement est un "tournant" à plus d’un titre : tournant historique, mais aussi tournant médiatique, montrant la mondialisation de l’événement et de ses images, voir de sa seule image. Car l’exposition insiste sur la pauvreté des photographies choisies pour illustrer l’attentat, alors mêmes que sont accrochées dans la salle des photos inconnues ou peu diffusées. Entre le 11 et le 12 septembre, 41 % de la presse américaine choisie la même illustration ( le vol 175 percutant la tour sud du WTC). Le panorama des "unes" de la presse américaine sur ces journées, montrent que 6 photos seulement seront utilisées, dont 72 % viennent de l’agence Associated Press. Selon C.Cheroux, le nombre limité de photos diffusées montre le fort mouvement de regroupement des agences de presse, dont la concentration entraine une véritable standardisation des images et de l’information. UNe autre image s’impose ensuite de la même façon dés le lendemain sinon les jours et les semaines suivantes : celle des 3 pompiers hissant le drapeau américain "L’offre visuelle se raréfie, l’image s’uniformise" conclut un des cartons de l’exposition. Cependant,dans le livre, Clément CHEROUX signale que l’exposition réalisée par des photographes amateurs et intitulée "Here is New York, a democracy of Photographs" rassemblant en 2002 7 000 images non sélectionnées provenant d’opérateurs de tous ages, de tous horizon fait découvrir une autre réalité de cet attentat. Cette fois ci "l’humain l’emporte sur l’urbain" dessinant une "véritable alternative au discours hégémonique et monolithique" voire "totalitaire" des médias.

On peut faire découvrir la réalité de cette analyse en utilisant les Une desjournaux du 12 septembre 2001 sur le site de NEWSEUM

La visite de cette exposition est donc une mine de renseignements pour les professeurs qui ont en charge les programmes de Troisième, de première et de terminale notamment. Mais les indications au cours de l’exposition sont rares, quelques lignes à l’entrée de chaque salle, et l’achat ( 30 euros) du livre accompagnant l’exposition est fort utile. ( Pourquoi ne pas le faire acheter sur les crédit du cabinet d’histoire, tant qu’il en reste ou par le CDI...)De plus, n’oubliez pas vos lunettes car les cartons indiquant la provenance et la propriété des oeuvres sont bien petits.

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