LE PEINTRE DE BATAILLE de Arturo PEREZ REVERTE Éditions du SEUIL - 2007

, par Didier Masfrand

Le tableau du maître flamand a donné à Pérez Reverte sa notoriété d’écrivain ; L’écrivain revient à la peinture dans son nouveau roman. Roman ou analyse de l’auteur sur son propre parcours ? Quels liens l’unissent à Faulques, son héros ? Voici un ouvrage fort, par les sentiments qu’il exprime, par les analyses profondes, les introspections qu’il suscite…

L’histoire est simple : deux hommes se retrouvent et s’entendent sur un étrange marché : « Pourquoi vouliez-vous me voir ?… Parce que je vais vous tuer » répond Ivo Markovic à la question de Faulques, le peintre.
A partir des souvenirs de Faulques, ancien photographe de guerre connu et récompensé par de nombreux prix, Pérez Reverte nous fait parcourir tous les conflits planétaires de ces 30 dernières années. On passe du Cambodge à la Somalie, du Liban au sud marocain, du Golfe à l’ex-Yougoslavie… Partout la mort et les instincts les plus bas des hommes sont fixés sur la pellicule argentique d’un appareil photographique.
Le reporter photographe arrête tout, soudainement et s’isole dans une tour perdue, vite restaurée, qui lui sert de toile géante. Son projet : réaliser une fresque sur l’intégralité de la paroi circulaire de son refuge. Une fresque dédiée à la guerre, à toutes les guerres, celles qu’il a suivies en spectateur et dont les images lui reviennent en incessant flash back, mais aussi les autres, celles d’hier et même d’avant-hier, puisque ses références, ses modèles en matière de peinture plongent aux sources de la lointaine Renaissance.
Il ne souhaite rien apporter aux autres, à nous, alors, que cherche t-il pour lui-même ? Qu’a-t-il abandonné sur les bords du chemin de Borovo Naselje, près de Vukovar ? Tout le mérite de Perez Reverte est de nous rendre complice de cette quête, de nous mettre à la place de Faulques dans une réflexion qui va chercher au fond de nous même. La vie, l’amour, la mort s’entrecroisent dans ce roman qui est sans doute le plus fort écrit par l’auteur, le plus personnel ?
Ses descriptions sont souvent dures, violentes, comme les scènes auxquelles il a été amené à assister. Reste-t-il quelque chose en lui des criminels de guerre photographiés, des protagonistes du nettoyage ethnique ? Que fait-il passer dans son étrange peinture ? « il y a quelque chose de mauvais, ici… » dit Carmen Elksen devant la fresque encore inachevée. L’auteur pose la question du voyeurisme, souvent morbide auquel notre civilisation de l’information nous habitue. Le photographe, le peintre sont-il neutres, extérieurs à ce qu’ils saisissent ? : « Vous sentez-vous complice ou personnage actif de votre peinture ?… Croyez-vous que quelqu’un peut penser et photographier en même temps ? » - « Faulques savait que s’il n’avait pas été là avec ses appareils, cela ne serait jamais arrivé. »
Les ouvrages de Pérez Reverte sont toujours abondamment documentés, aussi les photographes seront servis par les détails techniques : « C‘est alors que Faulques avait augmenté l‘ouverture du diaphragme, réglé la mise au point juste entre ces deux yeux et appuyé sur l‘obturateur… » De nombreuses analyses éclairent certaines photographies : « les célèbres image de R. Capra… devaient leur intensité dramatique à une erreur de laboratoire… »
Les amateurs de peintures goûteront les détails techniques : « … à accentuer un sourire par du vert ou à nuancer une ombre par de l’ocre ». la culture de l’auteur est impressionnante et donne envie de retrouver ses nombreuses références pour comprendre et apprécier un genre pictural particulier, celui de la peinture de bataille : « l’ex-photographe de guerre avait passé des jours entiers devant chacun des soixante-deux tableaux de batailles qu’il avait sélectionnés sur une longue liste qui comprenait dix-neuf musées d’Europe et d’Amérique »
Pérez Reverte nous parle de ce qu’il connaît et de ce qu’il aime, c’est sans doute pour cela qu’il sait nous captiver .
A lire pour se divertir mais aussi pour découvrir et apprendre.
Pour des élèves très bon lecteurs plus particulièrement pour ceux qui suivent l’enseignement d’histoire des arts.

Bonne quête, D. Masfrand

Partager

Imprimer cette page (impression du contenu de la page)