« Un Sultan à Palerme » de Tariq Ali

, par Didier Masfrand

L’auteur appartient à la génération des écrivains Indopakistanais de langue anglaise et de notoriété internationale. Né à Lahore, il prend ici la Méditerranée, comme toile de fond de son roman historique. Le choix du 12ème siècle est un parti pris qui lui permet aussi d‘interroger le présent. Le basculement de la Sicile, de la tolérance à la guerre entre communautés est au cœur de son récit comme il est au cœur d’un thème de notre programme de seconde. A ce double titre ce roman de T. Ali mérite d’être découvert.

Le héros principal du livre est le géographe arabe Muhammad ibn Abdallah ibn Muhammad al-Idrisi ; Installé en Sicile, il travaille au service du prince chrétien ROGER II. Ce dernier prolonge la tradition familiale de respect des cultures et des religions que les Normands ont trouvé quand ils se sont imposés dans l’île quelques décennies auparavant. Mais le « sultan Rujary » comme se plaisent à l’appeler ses sujets musulmans est malade et sur le point de mourir. Cela suffit à éveiller les convoitises et les inquiétudes. Les barons francs et une partie du clergé convoitent terres et biens au dépend de la population à majorité musulmane de Siqilliya (la Sicile). Le choix est difficile pour ceux qui ont foi dans le Coran et son prophète Mahomet : se convertir ? Partir en Al-Andalus ou en Ifriqiya ? Se battre et résister ?
Idrisi est gagné aussi par le doute et les hésitations, son amitié avec le Sultan le garanti jusqu’à la mort de celui-ci, mais ensuite ? Que fera le dernier descendant de la famille Hauteville ?
Voilà brièvement tracée une trame historique qui nous permet de retrouver des thèmes comme : - la tolérance : « Il demanderait à Rujari de faire établir un registre de tous les mariages mixtes de l’île. »
- la transmission des savoirs : « Douze hommes se virent confier la tâche. Traducteurs experts de grec ancien, ils avaient traduit les œuvres de Galien, et de Pythagore, d’Hippocrate et d’Aristote… » - « Il m’a dit qu’il préférait Ptolémée, mais que ton œuvre s’inspirait de Strabon… »
- le commerce méditerranéen : « Je ne sais plus s’il t’es arrivé de te rendre à Venise au cours de tes voyages… »
- les conflits : « On disait que les moines anglais, sur les instances du pape, conseillaient à Rujari de débarrasser les bois et les vallées des croyants et de rejoindre la sainte croisade contre les adeptes du faux prophète. »
- les rapports entre science et religion : :« …la ville avait été prise par une engeance particulière de guerriers du Prophète… son grand-père avait été… passé au fil de l’épée avec quatre-vingt autres savants. » - « Si ce que je pensait était vrai, le Livre se trompait…Je suis sur qu’un jour on fera des découvertes qui remettront en question les enseignements de tous les prophètes, le nôtre y compris. »

On peut même avoir une lecture très contemporaine de certains chapitres. Le personnage que l’auteur nomme « l’Éprouvé » peut nous faire penser à d‘autres guides aujourd’hui plus médiatisés : « … douze volontaires s‘avancèrent… il leur fit à chacun l‘accolade… ils crièrent à l‘unisson : Longue vie à l‘Amir al-Jihad ! »
T. Ali nous présente complaisamment les actions de cet individu, mais il aide à comprendre le choix de certains plus qu’à justifier le radicalisme. D’ailleurs il prend souvent du recul par rapport aux intégrismes : « ces rebelles aux longues barbes appartenant à des sectes qui prêchaient les vertus de pureté et d’abstinence, ces hommes qui arrivaient à cheval, l’épée levée, au cri d’Allah Akbar… » - « Antoine est affligé d’une passion religieuse, chose qui j’en ai bien peur frise toujours la folie, quelle que soit la religion. »
La dernière phrase du livre ( en excluant un cours épilogue ), ne nous impose-t-elle pas elle aussi un rapprochement inévitable ? : « Il irait à Bagdad, la ville qui sera toujours à nous. La ville qui ne tombera jamais. Qui ne tombera jamais. »

Mais il n’y a pas à faire d’amalgame, le livre n’a pas vocation à être une étude historique, encore moins une analyse géopolitique contemporaine ; Il vaut par son aspect romancé, par le personnage de al-Idrisi que Tariq Ali nous livre en donnant corps et vie à son héros. Nous le voyons vivre au quotidien avec ses qualités et ses faiblesses. On peut même trouver longs, voir légers, certains passages, comme les chapitres que l’auteur consacre aux préoccupations familiales : relations avec ses filles, ses fils, ses femmes ( la place de la femme dans une société musulmane est un autre fil directeur qui peut être suivi…)
Idrisi, quinquagénaire vigoureux, dans la force de l’âge, voilà une dimension que le dossier qui lui est consacré par la BNF ( http://classes.bnf.fr/Idrisi/ ) n’aborde pas. Cela permet ainsi à l’auteur de nous ouvrir les portes de la poésie érotique arabe : « Le jeune coq ne va-t-il pas chanter encore et revenir se cacher dans mon nid ? » Il nous cite de nombreux vers de poètes comme Ibn Quzman ou Abou Nouwas.
A d’autres moments l’auteur plus trivial encore, nous initie aux vertus diplomatiques du pet.
Voilà donc de multiples raisons d’entrer dans ce roman. Toujours d’une lecture aisée et agréable, il se parcourt rapidement et est un clin d’œil à notre programme d’histoire de seconde, qui peut mériter le détour. L’ouvrage, d’approche difficile pour nos élèves de lycée, peut cependant figurer au CDI et être conseillé à un bon lecteur.

Bon voyage aux cotés de l’un des pères de la géographie.

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