Christian Baechler, L’Allemagne de Weimar (1919-1939) Fayard, 2007

, par Paul Stouder IA-IPR

Succédant à la Première Guerre mondiale et précédant l’instauration de la dictature d’Hitler, la république de Weimar apparaît souvent comme une transition entre deux événements majeurs ou comme la marche inéluctable vers le nazisme. Professeur à l’université Marc Bloch de Strasbourg, spécialiste de l’histoire de l’Allemagne aux XIXe et XXe siècles, Christian Baechler retrace la période 1919-1933 « en faisant le point sur les recherches et sans être obnubilé par l’échec final, même s’il influence le choix des perspectives ».

Suivant un plan clair, écrit dans un style sobre et efficace, ce gros ouvrage de plus de 400 pages aborde tous les sujets, en commençant par rappeler les caractères de la monarchie constitutionnelle wilhelminienne qui, faute d’avoir réussi à se parlementariser, disparaît en même temps que l’Allemagne connaît la défaite. Ch. Baechler analyse ensuite précisément les conditions de naissance du régime de Weimar, les estimant peu favorables à une adaptation des partis politiques comme de l’opinion publique (mythe de l’armée invaincue et légende du coup de poignard dans le dos) aux règles de fonctionnement d’une démocratie parlementaire. S’agissant des crises de l’après-guerre, du putsch de Kapp à l’occupation de la Ruhr, l’auteur souligne leurs conséquences à long terme ; tandis que l’inflation accélère la dissolution de la bourgeoisie en tant que groupe social et enlève aux partis libéraux (1), soutiens du régime, une part importante de leur électorat, l’opération de la Ruhr favorise la montée d’un nationalisme antifrançais dans les masses. Les années 1924 à 1929, sont souvent considérées comme un âge d’or de la république de Weimar ; ce point de vue est largement contesté par Ch. Baechler, qui les considère avant tout comme un « contrepoint des crises qui les précédent et les suivent ». Ce faisant, l’auteur se livre à une analyse détaillée des forces et des faiblesses de l’économie allemande, de la politique stresemannienne (2) de dialogue et de révision pacifique du traité de Versailles, des critiques à l’encontre du régime parlementaire. Un tableau de la société et de la culture à l’époque de Weimar complète les deux premières parties du livre.

Ch. Baechler consacre sa troisième et dernière partie à la crise et à la fin de la démocratie de Weimar. Selon une méthode maintenant familière au lecteur, il examine pas à pas l’évolution des rapports des forces politiques désormais confrontées aux conséquences de la crise économique mondiale qui touche précocement l’Allemagne. S’il reconnaît que le contexte est favorable à l’essor de la NSDAP, il n’en affirme pas moins nettement que « la nomination de Hitler à la chancellerie n’est pas la conséquence inéluctable des traumatismes de la nation allemande et de la crise des années 1930 ». Ainsi, l’auteur fait remarquer que Hitler est appelé au pouvoir alors que la conjoncture s’améliore lentement et que la progression de la NSDAP s’essouffle (élections de novembre 1932). Pour Ch. Baechler « la nomination d’Hitler est le résultat des erreurs – rien ne contraignait à dissoudre le Reichstag en 1932 – et des manœuvres d’une camarilla autour du vieux maréchal von Hindenburg, nostalgique de l’Ancien Régime, hostile au régime parlementaire, favorable à un pouvoir exécutif fort, monarchique pour certains ». Ainsi, et sans omettre de rappeler les responsabilités de la gauche marxiste divisée (SPD et KPD), l’auteur souligne celles d’un groupe d’hommes hostiles à la République et le poids d’un contexte idéologique qui pèse sur l’ensemble de la société allemande. Parmi les membres les plus influents de ce qu’il appelle la camarilla, on relève von Papen, représentant de la grande industrie, chancelier d’un cabinet présidentiel (juin à décembre 1932) sans majorité parlementaire dont les pratiques rappellent celles du régime impérial, et le général von Blomberg, ministre de la Reichswehr, qui considère que seule l’intégration de la NSDAP au gouvernement permettra de mener une politique d’armement ambitieuse. Par ailleurs, situant son propos dans une perspective d’histoire culturelle du politique, Ch. Baechler consacre d’importants développements à ce qu’on a pris l’habitude d’appeler, depuis les années quarante et cinquante, « la révolution conservatrice », expression qui désigne un courant intellectuel qui considère les valeurs libérales et démocratiques occidentales comme non allemandes (undeutsch). Les conceptions néoconservatrices sont notamment exprimées par Spengler dans Le Déclin de l’Occident (2 vol. 1919 et 1922), Moeller van der Bruch dans Le Troisième Reich (1923), ouvrage qui préconise une révolution radicale, Carl Schmitt dans La Situation du parlementarisme aujourd’hui, livre dans lequel l’auteur estime que le système parlementaire n’est plus un lieu de libre échange d’arguments, mais un lieu d’affrontement des intérêts organisés autour des partis. La nostalgie latente d’une vraie unité du peuple (Volksgemeinschaft), plus juste et plus prospère, loin de constituer un article spécifique de la propagande nazie est, au contraire, largement partagée par les Allemands. En 1933, une grande partie des milieux dirigeants est ralliée à l’idéologie de « la révolution conservatrice » à laquelle Hitler ajoute son empreinte personnelle constituée d’éléments völkisch, racisme et antisémitisme. Ainsi le nazisme est-il restitué dans son contexte, sans préjuger des initiatives que son chef prendra à partir de son accession à la chancellerie. Finalement, pour Ch. Baechler « une autre issue à la crise politique était sans doute possible en s’appuyant sur les pouvoirs du président pour attendre la reprise économique et préparer, éventuellement, une révision de la constitution afin de mieux l’adapter à l’hétérogénéité de la société allemande, à la culture et au tempérament politique des Allemands ».

(1) Zentrum catholique, parti démocratique allemand (DDP) parti populaire allemand (DVP)

(2) Christian Baechler est aussi l’auteur d’une biographie de Stresemann
Gustave Stresemann (1878-1929) De l’impérialisme à la sécurité collective, Strasbourg, 1996.

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