Les grandes figures : Mazarin, Clémenceau et De Gaulle

, par Valérie Schafer

Jean-Pierre Elkabbach recevait, dans l’émission Bibliothèque Médicis consacrée aux « Grandes Figures », et diffusée sur La chaîne parlementaire à 21 h 00 le samedi 22 septembre 2007, Simone Bertière, pour Mazarin : le maître du jeu (publié chez Fallois, août 2007, 697 p.), Michel Winock pour Clémenceau (paru à la Librairie académique Perrin, en août 2007, 568 p.) et Yves Guéna, ancien Ministre, pour De Gaulle chez Grund.

Yves Guéna a côtoyé De Gaulle pendant trente ans, du 6 juillet 1940 au 23 avril 1969. Il a été sollicité pour faire le texte de l’album sur De Gaulle édité chez Grund, qui propose des documents inédits.

Si Simone Bertière comme Michel Winock se sont attachés à des « grandes figures » auxquelles l’histoire n’a pas toujours rendu justice selon eux, Yves Guéna s’inscrit dans une problématique différente : il est témoin et acteur de son histoire, Président de la Fondation Charles De Gaulle, et la figure de De Gaulle n’a pas besoin d’être réhabilitée. Yves Guéna l’a rejoint trois semaines après l’appel du 18 juin. Il sera son ministre pendant deux ans, notamment lors des évènements de 1968. Il insiste sur les deux aspects essentiels à ses yeux de l’œuvre de De gaulle : le libérateur du territoire et le rénovateur de la République. Il est pour lui celui qui a réussi à ce que la libération de la France soit aussi le fait de la France et des Français, mais également celui qui a donné une assise solide à la V° République, et a permis le redressement de l’économie. Il évoque le dernier conseil des ministres du 23 avril 1969 et dit de De Gaulle « c’est l’homme qui a laissé la trace la plus profonde dans ma vie ».

Après avoir enseigné la littérature, Simone Bertière a publié une Vie du cardinal de Retz et une édition commentée de ses Mémoires, puis consacré plusieurs ouvrages à la condition des reines de France à l’époque Moderne (Les reines de France au temps des Valois, Les reines de France au temps des Bourbons, disponibles en Livres de Poche). Le dernier volume, Marie-Antoinette l’insoumise (septembre 2003), a reçu le Prix des Maisons de la Presse, le Prix des Ambassadeurs et le Grand Prix de biographie historique de l’Académie française.

Au départ spécialiste donc du Cardinal de Retz, ennemi de Mazarin, Simone Bertière a été amenée ainsi à s’intéresser à ce dernier, puis elle a cherché « à lui rendre justice ». Elle insiste sur la fascination que peut exercer ce personnage dont elle se dit « presque amoureuse », un homme parti de rien, sans naissance, sans fortune, qui termine « maître de la France et arbitre de l’Europe », un « grand homme européen ». Elle rappelle le mépris auquel dû faire face le cardinal, car il n’était pas noble, et de surcroît il était étranger. Au pouvoir pendant 18 ans, il a selon Simone Bertière « réussi sa vie mais raté sa survie ». Les mémorialistes de l’époque n’appartenaient pas au même milieu que Mazarin et n’ont pas contribué à sa postérité. Quant aux historiens, ils rendent justice à l’homme d’Etat mais sont en général impitoyables pour l’homme.

Simone Bertière revient sur son ascension. Richelieu en fit son collaborateur et disait de lui : « Mazarin c’est une tête à gouverner quatre empires ». Il a certes eu tendance à confondre les deniers de l’Etat et les siens. Mais Simone Bertière souligne qu’il ne sera jamais acheté. « Voleur, oui peut-être, mais pas vénal ». « S’il avait été honnête rien de son œuvre politique n’aurait pu être accomplie », poursuit-elle, soulignant les dettes faramineuses de l’Etat. Pour gouverner il faut de l’argent, surtout s’il y a des ennemis à affronter. Après la Fronde il emploie Colbert pour les finances. Ses comptes augmentent encore et à l’article de la mort il lègue une grande partie de ses biens à Louis XIV. Le jeune roi lui rend tout mais cet acte permet de limiter les critiques. Simone Bertière rappelle la vocation du cardinal pour la diplomatie, et souligne que les historiens français ont trop souvent eu tendance à considérer qu’il est « né » le jour où il est venu au pouvoir en France, alors qu’il a déjà 40 ans, et une carrière derrière lui. Envoyé par le pape en France, diplomate « parallèle », il y rencontre Richelieu, qui le fera cardinal, puis il recevra de Louis XIII la charge de la formation de Louis XIV et la mission de poursuivre l’œuvre de Richelieu contre l’Espagne.
Selon Simone Bertière il ne fut pas l’amant d’Anne d’Autriche : à 40 ans, les femmes faisaient un tournant vers la dévotion et la reine était profondément pieuse, entourée de ses confesseurs espagnols. Elle parle plutôt d’une amitié amoureuse et de leur solidarité autour de l’enfant dont ils assurent l’éducation. Louis XIV aime beaucoup Mazarin. Il a aussi le soutien indéfectible d’Anne d’Autriche, malgré la fragilité de sa position, oscillant toujours entre le risque de disgrâce et celui de révolte. Simone Bertière met en avant la xénophobie à l’égard de celui qui est considéré comme un étranger, et qui souffre d’un malentendu avec les Français, lorsqu’il relance la guerre contre l’Espagne, dont la France était lasse, puisqu’elle durait depuis 1635. Cette guerre soulève la question des impôts mais aussi aux yeux des catholiques dévots celle d’un conflit contre un autre pays catholique, et ceci en s’alliant à des protestants. En 1648 l’Autriche est à genoux. Malgré le traité de Westphalie, il manque l’occasion de faire la paix avec l’Espagne et les Français ne le pardonnent pas à Mazarin. Les parlementaires lui coupent les fonds. La révolte mobilise notamment Retz, qui n’est pas encore cardinal. C’est l’exil pour Mazarin puis un retour, qui lui permet de retrouver un pouvoir bien plus solide.

Son attitude à l’égard de l’Espagne vaincue et son rôle dans le mariage de Louis XIV, sa volonté de ne pas humilier l’Espagne, amènent à un parallèle avec la position de Clémenceau lors du traité de Versailles. Michel Winock rappelle que si Clémenceau s’est vu reprocher d’avoir alors humilié l’Allemagne, il ne fut pas jusqu’au-boutiste et Foch et Poincaré voulaient aller encore plus loin.

Michel Winock, professeur émérite à Sciences-Po, est notamment l’auteur du Siècle des intellectuels mais aussi d’une Histoire de l’extrême droite en France avec Jean-Pierre Azéma ou du Socialisme en France et en Europe (XIX°-XX° siècles).

Au sujet de Clémenceau, Michel Winock parle de « l’homme de gauche maudit par la gauche », mais aussi d’un « moderne parmi les modernes », et il reconnaît à la lecture des débats parlementaires, avoir été subjugué par le personnage. « J’ai l’impression d’avoir vécu avec lui ». Il a cherché à travers le personnage de Clémenceau à jeter un nouveau regard sur la gauche, assimilée depuis la guerre de 1914-1918 au socialisme et au communisme. « On a oublié qu’il y a une autre gauche, républicaine ». Clémenceau a été détesté par la gauche, mais incarne la gauche républicaine. Michel Winock rappelle le rôle de la figure paternelle dans l’éducation de Clémenceau, un père médecin, « bleu de Vendée », amoureux de la nature et de la chasse, qui inculque l’idéal républicain et révolutionnaire à son fils. Pour Michel Winock, si Mazarin est « une tête à gouverner quatre Empires », Clémenceau est, lui, « l’homme aux quatre têtes » :

- le Tigre d’abord, surnom qui lui est donné à partir de 1906. Pour Michel Winock ce surnom incarne bien la première période de la vie de Clémenceau, celle du député républicain, révolté contre les opportunistes, « tombeur de ministères ». Il déteste Jules Ferry, depuis la guerre de 1870, et le siège de Paris, et le considère comme un conservateur. Clémenceau face à Ferry sera un grand anticolonialiste, le contredisant argument contre argument. Michel Winock souligne qu’il est un radical, donc à l’époque à l’extrême gauche, intransigeant face aux opportunistes, fervent d’une république « pure et dure », un homme de la liberté, « laïcard, laïciste », mais prêt au nom de la liberté à défendre la liberté de l’enseignement privé. La liberté est au dessus de tout à ses yeux et quand sa gouvernante meurt, il organise la messe.

- il est le dreyfusard ensuite. Clémenceau se consacre vingt ans au journalisme avant de revenir au pouvoir à 70 ans. C’est lui qui, à l’Aurore, propose pour l’article de Zola le titre J’accuse. Chaque jour il publie un article et son rôle dans l’affaire Dreyfus est essentiel.

- il est aussi l’incarnation de l’ordre républicain, « le premier flic de France » : Michel Winock rappelle son rôle en tant que Ministre de l’intérieur en 1906, puis de Chef du conseil et son affrontement avec les socialistes. Respectueux de la grève, il ne peut supporter que les grévistes aillent chez « les renards », « les jaunes » (ceux qui ne se mettent pas en grève) et qu’ils soient attaqués. Michel Winock souligne cette faille qui se creuse dans la gauche, à partir de 1905-1906 et de la fondation de la SFIO sur les bases du marxisme.

- enfin Clémenceau est « le père de la victoire », appelé à l’automne 1917 par le Président de la République, Poincaré, qui pourtant ne l’aime pas. Il traque les défaitistes, les pacifistes, refuse de mettre un casque dans les tranchées. Michel Winock souligne toutefois qu’il n’est pas belliciste, et quand les Allemands demandent l’armistice, il pleure de joie.Et quand Foch lui dit de continuer, il répond : « Je ne veux pas un mort de plus ».

A Jean-Pierre Elkabbach qui lui demande combien d’années sont nécessaires pour rendre justice à ces hommes d’Etat, Michel Winock ne peut que répondre qu’il n’y a pas de règles en la matière et que chaque époque a un regard sur le passé différent, mais il souligne la nouvelle actualité de l’esprit républicain qu’incarne Clémenceau.

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