« Les arènes totalitaires :Hitler, Mussolini et les Jeux du stade »

, par Solange Pierrat

Ce livre très technique est issu de la thèse de doctorat de Daphné Bolz publiée aux éditions du CNRS en décembre 2007. Son sujet nous fait explorer un aspect méconnu des régimes totalitaires : l’architecture sportive mis au service de l’idéologie.

Le sport est en pleine expansion dans l’entre deux guerre, et ceci aussi bien dans les pays démocratiques que dans les pays totalitaires. Mais en Italie et en Allemagne, le sport devient « une technique privilégiée pour uniformiser les pensées et les comportements ». Daphné Bolz note que ce phénomène a été d’autant plus dangereux qu’il s’exprimait de la façon la plus efficace : « l’imperceptibilité ». Si les liens entre sport et totalitarisme nous sont familiers, Daphné Bolz s’intéresse à un aspect méconnu : l’architecture sportive. Loin d’être des espaces neutres idéologiquement, ils sont selon elle l’expression « concrète du politique « 

PREMIERE PARTIE : FORMER ET METTRE EN SCENE L’HOMME NOUVEAU

A – la main mise totalitaire sur le sport :

Le Sport en Italie et en Allemagne à l’avènement des nouveaux régimes : En Italie le sport était peu intégré à la pratique quotidienne des Italiens, majoritairement des ruraux. Ce n’était pas non plus un loisir pour les citadins. En Allemagne au contraire, le sport avait, avant le nazisme, une existence. Les dirigeants de la république de Weimar avaient décidé d’utiliser le Sport est de le développer, mais à des fins déjà très réfléchies. Il s’agissait notamment d’émanciper les jeunes filles du joug familial.

L’encadrement politique du sport. Dés leur arrivée au pouvoir, les régimes nazis et fascistes se sont emparés des cadres du mouvement sportif pour le diriger et le promouvoir. En Angleterre, où est née la pratique sportive, le sport est une affaire privée. Or en Italie et en Allemagne, les gouvernements interviennent dans le champ sportif et en prennent le contrôle. Le sport est encadré politiquement sous une autorité commune. En Italie, ce contrôle s’exerce par le CONI, le Comité Olympique National Italien. Achille Starace qui dirige le CONI de 1931 à 1939 est à fois secrétaire du PNF et à la tête des Jeunesses fascistes. En Allemagne, l’encadrement du sport est le fait du « Reichsportfuhrer » : nommé en 1933, Hans Von Tschammer est à la fois directeur du Bureau des exercices physiques à la SA et directeur du service des sports de Kraft Durch Freude….Ce sont des postes clefs et ils échoient à des dignitaires du régime.

L’homme nouveau La jeunesse est un pilier fondamental des deux régimes. Les organisations de jeunesses promeuvent bien évidemment la pratique sportive. Pour encadrer ces jeunes, de nouveaux professeurs de sports sont formés dans des académies créées tout spécialement. Il s’agit de former à la fois des professeurs d’éducation physique, mais aussi des instructeurs de l’idéologie politique. Ils constitueront une élite dans les deux régimes. Pour les jeunes sportifs encadrés par ces professeurs, le « sport est une métaphore des tranchées et une préparation aux guerres futures ». Des heures de pratique sportive sont organisées au sein de ces associations. (Ballilas et Hitler Jugend), mais aussi à l’école (la pratique sportive passe de 2 à 5 heures en Allemagne) Il s’agit de contribuer à la fois à la création d’un homme nouveau, et aussi de le préparer à la conquête. Pour Bruno Malitz, théoricien nazi, le régime soutient le sport « pour des raisons de race et de sang. Il s’agit de soigner, de conserver d’éduquer le peuple allemand, la race nordique. » La nazification du sport rend celui-ci de plus en plus impraticable pour les juifs allemands Après les JO de 1936, le gouvernement nazi militarise encore plus l’encadrement et la pratique du sport.

B - Les espaces de la pratique sportive :
Fascistes et nazis élaborent alors un programme de construction sportive sans précédent dans l’histoire. La qualité des équipements construits fait référence à l’étranger, et de ce point de vue l’Allemagne et l’Italie se placent à coté des Etats-Unis.

Le cas italien : Ce sont les fascistes italiens qui donnent le départ de ce mouvement. D’abord, ils songent à aménager des espaces boisés pour inciter les citadins à prendre l’air ; Ces lieux sont appelés « bois du licteur ». Mais ce mouvement est un échec, et il a du mal à s’adapter aux communes rurales. . Puis, il s’agit de créer des espaces pour une pratique sportive de masse. Le premier grand stade fasciste pouvant accueillir 27 000 spectateurs est construit : le Littoriale de Bologne. Mussolini lui même l’inaugure en 1926. Il devient le modèle type du stade dont les communes importantes doivent être équipées. (des plans types sont distribués aux communes qui le demandent) Le cout d’un stade de ce type est estimé à 150 000 lires, et le gouvernement propose à partir de 1928 des aides aux communes. A partir des années 30, ces lieux sont davantage encore intégrés à l’idéologie fasciste. Un lien direct est établi entre l’antique palestre et le stade. Le fascisme, selon ses idéologues, fait renaitre la pratique antique détruite par les barbares. L’inauguration des stades devient l’occasion d’organiser des fêtes fascistes. Elles doivent avoir lieu obligatoirement le jour anniversaire de la marche sur Rome, soit le 28 octobre. Au total, 433 stades sont inaugurés le 28 octobre 1929 ! Ils sont alors pensés comme des espaces « politico religieux » qui serviront la propagande grâce à une « mise en scène de masses disciplinées… une mise en évidence de la bonne organisation fonctionnelle permise par le fascisme »….

Le cas allemand : La république de Weimar avait déjà beaucoup investi dans la construction d’équipements sportifs. Quand Hitler arrive au pouvoir, de nombreux projets sont en cours. C’est vers les gymnases que se tourne en priorité l’attention du régime pour faire du sport une réelle pratique scolaire. Après 1936 et les jeux Olympiques, une nouvelle impulsion est donnée à la création d’équipements sportifs ; Il ne s’agit pas de construire des équipements grandioses, mais bien au contraire, de multiplier les équipements « légers » afin que le sport soit intégré au quotidien des populations.

Une priorité pour les deux régimes : la natation. L’Italie part pratiquement de zéro. Il n’existe qu’une piscine couverte, celle du Littoriale. En 1933, une circulaire invite les communes à se doter de piscines. Il s’agit encore une fois de favoriser l’éducation physique, mais aussi l’hygiène. C’est la ville de Milan qui est cette fois le modèle à suivre. Entre 1929 et 1940, Milan se dote de 5 piscines découvertes et d’un établissement couvert. Malgré tout, la construction des piscines reste modeste. En Allemagne, l’équipement n’est pas indigent :la natation fait partie des programmes scolaires depuis 1923. Pour les nazis, la natation, notamment le plongeon, est une éducation au courage. La natation deviendra réellement obligatoire pour les élèves à partir de 1936. La construction des piscines devient alors une priorité et les Allemands se mettent à construire des piscines comme les Italiens ont construit des stades.

C – Les lieux du triomphe du « sport spectacle »
Les totalitarismes italien et allemand donnent au sport le même sens : ce n’est pas seulement une pratique physique, c’est aussi mettre en avant la réussite d’un régime politique par les scores élevés remportés par leurs sportifs. C’est aussi mettre ce même régime en scène lors des spectacles sportifs qui sont avant tout des spectacles politiques. Selon D.Bolz, les installations « enferment intérieurement les masses nationales et impressionnent extérieurement les observateurs étrangers  ».

• La coupe du monde de 1934 : le stade de Rome accueille le premier match international de football en 1928, opposant l’Italie à la Hongrie. Le succès de cette rencontre ne laisse pas les dirigeants italiens indifférents. Or le foot n’avait pas été jusque là un sport apprécié des fascistes qui craignaient la violence des supporters, leur manque d’ordre et de discipline contraire aux codes de valeurs fascistes. Mais le jeu avait révélé des possibilités en termes de propagande. L’Italie posa sa candidature pour la coupe du monde de football de 1934. Le choix de la FIFA acquis dés 1932, repose sur la stabilité du régime et la qualité des infrastructures offertes par l’Italie. Pour la phase finale italienne, 8 grands stades sont rénovés, certains comme le stade Mussolini de Turin pouvant accueillir 70 000 spectateurs. L’office italien du tourisme fait un effort sans précédent de communication pour inciter les étrangers à découvrir la nouvelle Italie de Mussolini. De très nombreux journalistes font le déplacement de l’étranger, pour la presse écrite (249 quotidiens représentés) comme pour la radio. (13 stations de radio des 16 pays participants) Tous les membres du parti fasciste sont présents dans les stades où se déroulent les rencontres de la coupe, y compris Mussolini. Cette participation du duce renforce sa popularité. L’Italie arrive en finale contre la Tchécoslovaquie, qu’elle bat trois contre deux. Le match se déroule à Rome, au « Stadio Nazionale del PNF » Ce stade a été construit en 1911, mais depuis 1926, il est géré par le parti. La victoire sportive est bien évidemment une victoire politique, relayée dans toute la presse nationale et étrangère qui vante autant les exploits des joueurs italiens que les qualités des installations dues au régime.

L’Italie et les jeux Olympiques : Les fascistes souhaitent accueillir les Jeux Olympiques de 1936, et cela dés 1926. Mais le régime n’est pas encore assez stable ni assez solide, et l’Italie après avoir déposé sa candidature, négocie son retrait en faveur du vote du site de Berlin. Par contre, la candidature italienne est maintenue pour 1940. Pourtant il manque à Rome des équipements sportifs pour l’athlétisme. Aussi, le CONI publie une brochure en 1935 vantant les équipements dont Rome sera muni d’ici 1940 ; Mais sans raison apparente, encore une fois, l’Italie retire sa candidature : Mussolini en personne est intervenu, proposant un marchandage aux Japonais : à eux les JO de 1940, aux Italiens ceux de 1944. Le Duce cherche ainsi à renforcer l’entente diplomatique avec le Japon……malgré la déception, les Italiens se préparent activement pour ce grand événement. Rome aura un site olympique complet comme le vante en 1939 une brochure de propagande intitulée « Roma Olimpiaca ». Malgré le soutient du président du CIO, c’est Londres qui est choisie à 20 voix contre 11….

Les Jeux Olympiques de Berlin : La ville de Berlin a été élue en 1931 pour recevoir les JO de 1936. C’est donc la république de Weimar qui a voulu cette candidature. Mais l’organisation des jeux est un événement formidable pour les nazis. Ceux-ci apprécient tout particulièrement les manifestations de masse, expression de la communauté toute entière, le « volk ». Les grandes manifestations sportives permettent d’exprimer » la qualité des propriétés biologiques de son peuple. » Aussi, c’est le ministère de la propagande lui-même qui se chargera de soutenir la communication des jeux. Par contre, le Comité International Olympique est pris de doute. Le président du CIO rappelle dans une lettre aux membres du CIO pour l’Allemagne les principes olympiques dont la neutralité confessionnelle, politique et raciale. Il est répondu que « le Comité organisateur, le gouvernement du Reich et toute la nation sont d’accord pour faire des Jeux de 1936 une fête de l’amitié et de la paix conformément à l’idéal olympique. » Le dossier est définitivement accepté, mais certains membres du CIO sont dubitatifs. Ils ont raison. Les JO sont considérés par le Führer comme une tâche politique particulièrement importante. Cela n’empêche pas certains de ces collaborateurs de demander plusieurs fois de faire cesser les campagnes antisémites de crainte que les Jeux ne leur soient retirés. Une campagne de boycott est lancée depuis les Etats-Unis par un membre américain du CIO d’origine allemande. Mais la propagande nazie est telle qu’elle réussi à cacher la réalité. Son premier objectif est cependant tourné vers les Allemands eux-mêmes, pour les convaincre de l’importance de ce moment. C’est toute l’Allemagne qui doit faire de ces jeux une gigantesque fête. Toutes les communes sont dotées d’un comité relais à la propagande nationale. Pour l’étranger, la propagande cherche à donner une bonne image de l’Allemagne. Elle est préparée dés 1933 et diffusée en plusieurs langues dans 39 pays. En même temps, une entreprise de séduction du comité olympique est entreprise. Hitler soutient financièrement Pierre de Coubertin, alors âgé et démuni. Lorsque les jeux ont été attribués à Berlin en 1931, les organisateurs pensaient réadapter le stade Berlin et n’envisageaient pas de nouvelles constructions. Mais les nazis voient grand grâce à la prise en charge financière des rénovations par le gouvernement. Le stade pourra accueillir jusqu’ à 100 000 spectateurs Une esplanade pourra accueillir jusqu’à 300 000 personnes. Toutes les compétitions seront rassemblées en un seul lieu, le Reichsportfeld, à l’exception de l’aviron et de la voile Le village olympique est doté de pavillons en durs. Ces équipements sont utilisés bien avant les jeux comme carte postale, transmettant ainsi dans le monde entier les preuves visibles, construites, de la réussite du national socialisme

SECONDE PARTIE : LES ARENES DE L’HOMME NOUVEAU

A Modernité technique et symboles

• Style et matériaux en Italie L’Italie de Mussolini n’a pas opté immédiatement pour un style de construction, mais a été le lieu de débats entre plusieurs écoles. Le gouvernement n’imposa pas d’emblée un style défini. Ce n’est qu’à partir de 1936 et de la proclamation de l’Empire que l’architecture est investie d’une mission politique. Le style est à la fois moderne et influencé par les canons classiques. En ce qui concerne l’architecture sportive, les débats se sont également partagés entre les tenants de l’éducation sportive et les tenants du sport spectacle. Bien souvent, ce sont cependant les nécessités financières qui ont imposé les choix L’architecture sportive fasciste témoigne de l’attrait d’une certaine modernité. Le stade Littoriale à Bologne est construit en béton armé, ce qui permet de produire de grands volumes, et en briques. Utiliser des matériaux différents tout comme le verre, le fer, fait parti de l’architecture fasciste. Le stade de Florence est le symbole de cette architecture moderne, construit très rapidement en un peu moins d’un an, il est composé d ‘un auvent de béton en porte à faux, sans colonnes ou piliers (qui entravaient souvent alors la vue.) L’audace technique se transforme en esthétisme et n’a besoin de rien d’autre. C’est cette modernité qui montre le dynamisme du fascisme et hisse l’Italie au premier rang des nations modernes. Les réalisations architecturales du fascisme sont filmées et présentées régulièrement aux citoyens.

Style et matériaux en Allemagne : Chez les nazis, l’architecture a d’emblée un rôle politique car l’art doit révéler le génie aryen. Hitler avait de plus tenté le concours de l’Académie des Beaux Arts de Vienne, et se pensait être un artiste. Selon D. Bolz, il s’imaginait « en architecte ou en sculpteur du peuple allemand. En retour, il apparaissait comme un messie. » Il n’y a donc pas eu en Allemagne nazie de débat sur l’architecture et de concurrence entre mouvements. Tout ce qui relevait d’une esthétique moderne était considérée comme dégénérée. Malgré le rejet du modernisme par le nazisme, le béton armé est cependant très utilisé en Allemagne. Il permet effectivement une construction rapide, même s’il est critiqué car il ne peut produire de belles ruines ! C’est pourquoi ce matériau est très employé pour rénover le stade olympique et lui permettre d’accueillir les Jeux de 1936. Lorsque cela était possible, le béton fut cependant recouvert par des dalles de pierre. Car la technique ne fait pas la fierté des nazis, contrairement aux Italiens.

Eléments symboliques : premier symbole, l’appellation des équipements. Les dénominations doivent avoir une valeur patriotique, et rappeler les vertus fascistes ou nazies. Par exemple, le stade de Bologne , le Littoriale, aurait pu s’appeler « Eugénéo » c’est-à-dire de « gênes purs » pour le rassemblement de la race des fascistes. Finalement, Littoriale renvoient aux « littorio » qui dans la Rome antique sont des appariteurs marchant devant les magistrats. Les stades portent souvent le nom d’un « martyr fasciste », voire de Mussolini. Le décor peut être constitué de phrases calligraphiées, reprenant des discours de Mussolini. En Allemagne, les dénominations nationalistes des espaces sportifs existaient déjà avant la guerre. Les nazis perpétuent cette tradition, mais en la « germanisant. » Ainsi, les tours du stade olympique portent les noms de tribus germaniques (la Tour de Souabe, la tour de Saxe…) Il avait été proposé de nommer le site olympique « Adolf Hitler Feld », mais cette proposition fut rejetée par Hitler lui-même. Il fut baptisé « Reichsportfeld », terrain de sport du Reich, dont la beauté semble proprement germanique. Cela est du à la construction elle même mais aussi à son cadre. La nature doit être omniprésente prés des équipements nazis. De grandes pelouses sont aménagées prés des stades pour la pratique libre du sport. Un véritable travail paysagé est effectué sur le site olympique à Berlin. Plus de 1000 arbres sont replantés dont certains ont déjà 80 ans, pour faire renaître la forêt allemande. La nature est moins utilisée en Italie, où l’on est plus sensible aux couleurs et aux matériaux, comme le marbre blanc.

B – Une architecture de l’apparence : l’Antiquité réinventée

• Les fascistes et les références à l’Antiquité : Pour les fascistes, la période antique est importante pour l’architecture, mais leur ambition est de faire mieux encore en faisant une synthèse entre les apports modernes - le béton armé par exemple- et les emprunts au classicisme. Un contemporain déclare à propos du stade de Bologne : « Le Littoriale vaut le Colisée, aussi bien pour sa signification que pour sa masse. Il est le premier monument de la nouvelle époque. » La référence au Colisée pour ce stade est tel que l’affiche annonçant le match d’inauguration est en latin Les constructions comportent également des décors empruntant à l’Antiquité. La construction qui emprunte le plus au passé, est sans nul doute le forum Mussolini, dont les équipements sont pensés notamment pour recevoir les futurs JO de 1944. Le forum se voit doter d’un obélisque « Mussolini » de 18 mètres en marbre de carrare, avec des inscriptions en latin. Sa flèche est recouverte d’or pur pesant 32 kilos. Le marbre est d’ailleurs utilisé en grande quantité sous le fascisme, pour habiller le béton, et non comme dans l’Antiquité comme matériau de base. Les gradins du stade du forum Mussolini sont entièrement recouverts de marbre, soit 12 000 tonnes. Ce même stade est entouré de 60 statues en marbre hautes de 4 mètres, placées sur des socles de 1,20 mètre. Au Littoriale de Bologne se trouve une statue équestre de Mussolini, tel un empereur romain. On trouve également de nombreuses mosaïques. Tous ces emprunts à l’Antiquité sont faits pour relier le nouvel empire fasciste proclamé par Mussolini en 1936 à l’Empire romain.

Les nazis et les références à l’Antiquité : Hitler aime particulièrement l’architecture romaine, mais les Grecs l’attirent par une soit disant appartenance commune à la race aryenne. Aussi le site olympique de Berlin se veut être la continuité de l’art grec antique, du moins dans son organisation plus que dans son architecture, ce qui plaisait beaucoup au CIO. Les dirigeants allemands manipulent les symboles antiques de façon à leur accorder un double sens, olympiques pour le CIO, nazis pour les Allemands. Par exemple, on réinvente la course au flambeau, relayé par trois mille coureurs et porté d’Olympie (dont la reprise des fouilles est annoncée par Hitler la veille de l’ouverture des jeux) à Berlin où elle enflamme une coupelle construite sur un modèle antique dans le stade. L’ambiance recrée ainsi est autant celle de la mystique nazie que celle de l’idéal olympique. A la différence des fascistes, les nazis n’utilisent pas le marbre, car il est considéré comme non représentatif de la germanité. Mais il sera présent symboliquement dans le stade de Berlin par référence à l’olympisme et à l’Antiquité. Le matériau utilisé le plus souvent est la pierre naturelle, une matière « robuste et germanique », extraite du sol allemand. Or, le stade a bel et bien été construit en béton, mais les cartes postales ne laissent apparaitre que les blocs de pierre qui recouvrent la structure. Pour le stade, 30 500 M3 de pierre seront utilisés.

C – Une architecture totalitaire : la communion des masses.

• L’expérience italienne d’encadrement des masses : A partir des années 30, le souci des fascistes est de rassembler le plus grand nombre de spectateurs de façon confortable pour un spectacle sportif dans lequel les athlètes et les spectateurs sont à l’unisson. L’unité de la nation est incarnée dans l’unité de la foule qui partage les mêmes émotions. Cette évolution perceptible dés les années 30 est réellement mise en œuvre à partir de 1936. Le rassemblement des masses parait être la fin ultime du sport, et il faut des infrastructures énormes pour les accueillir Les constructions tendent donc vers le monumentalisme, c’est-à-dire vers des volumes fait pour impressionner l’observateur. Le monumentalisme des constructions du forum Mussolini est selon les observateurs le signe de la grandeur politique et nationale. Cela correspond à l’infléchissement de plus en plus totalitaire de la politique de Mussolini

Le monumentalisme nazi : un pouvoir totalitaire sur l’espace. Les contemporains donnent à Hitler un grand rôle dans la conception du Reichsportfeld. Mais elle revient surtout à l’architecte Werner March. La encore, la plupart des constructions ont des dimensions considérables. Il ne s’agit pas d’accueillir des spectateurs mais une « masse » d’individus qui doivent vibrer à l’unisson non pas pour l’olympisme mais pour les mythes du national socialisme qui postulent à la supériorité de principe des athlètes allemands. Le stade est agrandi pour recevoir plus de 100 000 spectateurs. Une place gigantesque, le Maifeld est aménagée, pouvant accueillir 210 000 personnes sur le terrain et 70 000 dans les tribunes. Cet aménagement est conçu pour les défilés sportifs autant que militaires. Tous les équipements sont distribués sur le terrain de façon très rigoureuse, suivant un axe de symétrie. Le « Reichsportfeld » est relié à la ville de Berlin par une série d’artères qui mène à la grande avenue « Unter den Linden ». C’est ici que sont également organisés traditionnellement les défilés militaires. La municipalité fait tout son possible pour décorer ces axes pavoisés de drapeaux nazis et olympiques. Mais Hitler n’aime pas Berlin. Très impressionné par sa visite à Rome en 1938, il chargera Albert Speer de réaménager la ville, qui se serait alors appelée Germania. Speer n’eut pas le temps d’entreprendre ses projets pour Berlin, mais il réalisa quelques constructions à Nuremberg. Un stade de 540 mètres et d’une hauteur de 82 mètres fut prévu, tout en granit, le Deutsches Stadion. Il devait être le plus grand du monde et accueillir 400 000 spectateurs. Mais il ne fut pas achevé

CONCLUSION
Les régimes fascistes et nazis ont été les premiers véritables artisans de la politisation du sport en termes de mobilisation des masses et dans une perspective de plus en plus belliciste. Chez les fascistes, le « sport éducation » a été un échec et la pratique sportive des Italiens a peu évoluée, contrairement aux discours prononcés sur ce sujet. Le fascisme échoua dans sa volonté de créer un Homme nouveau, un nouvel Italien s’adonnant à toutes les pratiques sportives, alors que Mussolini était représenté en cavalier, en nageur, en escrimeur… Par contre, la promotion du sport spectacle y a été très puissante contribuant à la propagande interne et externe et à la mobilisation des masses. Il a fallu pour cela que le régime s’investisse dans un programme architectural de grande ampleur. Ce programme s’appui sur des débats artistiques, inexistant en Allemagne. D’ailleurs l’opposition « sport éducatif et sport spectacle » est moins nette en Allemagne nazie. Déjà existant sous la République de Weimar, ces deux aspects ont été développés en parallèle. Ils atteindront leurs perfections aux JO de Berlin, où rien dans l’organisation ne fut laissé au hasard. Les nazis essayèrent un style architectural propre, mais dans les faits, les bâtisseurs empruntèrent largement aux techniques modernes. Dans les deux cas, l’idéologie n’a pu entièrement façonner ni la réalité sociale, ni la création architecturale. Mais les deux régimes ont réussi à utiliser le sport pour mettre en scène les nouveaux héros de la patrie et le monumentalisme architectural pour servir au prestige national et au façonnement des masses.

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