Le roman de l’Europe : mythes et anachronismes

, par Paul Stouder IA-IPR

Notes prises lors de la table ronde animée par Nicolas Offenstadt,
(Rendez-vous de l’histoire de Blois, le 12 octobre 2008)

N.O. : Alors que le « roman national » (Pierre Nora) a été remis en question depuis une trentaine d’années, n’est-on pas en train de faire un roman de l’Europe depuis l’antiquité gréco-romaine ? N.O. voit la première manifestation de ce phénomène dès 1955 dans le film L’aventure européenne de Philippe Brunet ( ?) écrit par P.-H. Spaak.

Anne-Marie Thiesse rappelle que ce qu’elle nomme pour sa part « récit national à modèle romanesque », trouve dans le passé une ressource pour légitimer le présent. Ce récit a deux fonctions : dire qui a vocation à faire partie de la Nation et quel est le territoire de la Nation. Il obéit à la règle des 3 unités : de temps, car il y a continuité du passé jusqu’à nos jours ; de lieu, c’est le territoire pérenne de la Nation (cf. Gaule et France) ; d’action, avec un acteur principal, la Nation. Cependant, à tout moment, des acteurs nouveaux peuvent être introduits : Guy Môquet, les femmes ou les immigrés (translation au Panthéon des cendres d’A. Dumas qui avait une grand-mère esclave). Le roman national a fondé la solidarité pour le pire et le meilleur.

Alessandro Barbero (université du Trentin, biographe de Charlemagne) : A propos de l’affirmation selon laquelle Charlemagne serait « le père de l’Europe », il remarque qu’il est légitime de répondre aux questions du présent à condition de trouver dans le passé ce qui y était vraiment. Il cite l’exemple du denier de Charlemagne, référence monétaire européenne jusqu’au Premier Empire. Il remarque aussi que si les Arabes ont conquis la partie sud de l’empire romain devenu entre temps byzantin, héritant ainsi de son système administratif, ils ne sont pour autant pas considérés comme des Européens.

Etienne François critique d’abord certains historiens modernistes qui habillent le passé de vêtements européens ; ainsi, la constitution du Saint-Empire serait la préfiguration de la constitution européenne. Remarquant que nous avons grandi dans un espace qui désormais n’est plus seulement national mais est aussi européen, il se demande s’il y a eu des phénomènes comparables dans le passé. Par exemple, l’opposition entre l’idée d’empire et l’idée de nation peut aider à étudier les systèmes hégémoniques espagnol puis français aux XVIIe et XVIIIe siècles. De même, l’étude des dynamiques transnationales à l’âge des Réformes (processus de circulation, interactions et oppositions) a sa place pour comprendre les recompositions politiques, religieuses et spatiales. A propos des dynamiques culturelles de l’Europe des Lumières les mêmes processus doivent être étudiés.

Robert Frank remarque d’abord que l’on confond héritages et identité (il se défie de la métaphore biologique des racines). Il définit l’identité comme un sentiment d’appartenance, les héritages comme des choix. Considérant qu’il est vain de vouloir rechercher dans des ouvrages à faible diffusion les origines de l’idée européenne, il date de 1920 le début du roman européen, notamment du moment où Valéry dit qu’il y a Europe là où il ya de la Grèce et du Christianisme. Alors, Aristote devient européen. Les années 20 correspondent à une prise de conscience des élites européennes qu’il faut s’unir pour ne pas mourir et éviter un second conflit mondial. C’est le retour de la conception westphalienne de l’Europe contre l’idée impériale. R.F. considère que l’identité culturelle européenne n’est pas nécessairement porteuse d’une identité politique européenne.

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