Histoire et mémoires de la Résistance, Par Laurent Douzou, Université Lyon-II

, par Paul Stouder IA-IPR

1. Singularité de l’histoire de la Résistance

Au cœur de la lutte, les acteurs étaient étonnés par la singularité de leur propre histoire. Se référant au recueil de textes pour lesquels il a obtenu les droits et qu’il a publié, La Résistance française, une histoire périlleuse (Le Seuil), Laurent Douzou, en extrait trois expressions de la Résistance.
-  Pierre Brossolette, chargé par le général de Gaulle de rédiger un discours pour le 18 juin 1943 en l’honneur des morts de la France combattante, décrit la Résistance comme une épopée, cite l’Iliade et l’Odyssée, assimile les morts à des héros, pas encore dieux mais déjà au-dessus des hommes ;
-  Jean Paulhan , dans le numéro de février 1944 des Cahiers de la Libération écrit un article intitulé « L’abeille » dans lequel il évoque l’ambivalence de la pensée des résistants qui se demandent si Vichy n’est pas plus subtile qu’il y paraît, se reprochent tout de suite d’avoir cette pensée. Ils se demandent aussi si cela vaut la peine de risquer sa vie pour des actions dont certaines peuvent paraître minuscules, les revendiquent finalement au nom de l’éthique de l’action.
-  Jacques Bingen, délégué du Comité de Libération nationale pour la zone sud, assailli de pressentiments, écrit le 14 avril 1944 une lettre qui sera la dernière reçue de lui à Londres : « J’écris ces lignes parce que, pour la première fois, je me sens réellement menacé et qu’en tous cas, ces semaines à venir vont apporter sans doute au pays tout entier et certainement à nous, une grande, sanglante et, je l’espère, merveilleuse aventure. Que les miens, mes amis, sachent combien j’ai été prodigieusement heureux pendant ces huit derniers mois. Il n’y a pas un homme, sur mille, qui durant une heure de sa vie, ait connu le bonheur inouï, le sentiment de plénitude et d’accomplissement que j’ai éprouvé pendant ces mois. Aucune souffrance ne pourra jamais prévaloir contre la joie que je viens de connaître si longtemps. Qu’au regret qu’ils pourraient éprouver de ma disparition, mes amis opposent dans leur souvenir la certitude du bonheur que j’ai connu. »

Laurent Douzou se demande comment soumettre ces textes à nos élèves, relève le risque de grandiloquence. Il conseille de les leur soumettre en incarnant cette histoire, c’est-à-dire en leur faisant rechercher les parcours de ces personnages, par exemple sur l’Internet, pour mieux situer et comprendre leurs témoignages. Cette démarche est d’autant plus nécessaire que les acteurs eux-mêmes sont confrontés au mécanisme de l’oubli, ainsi que le rappelle Jean Cassou en 1953 dans La mémoire courte (réed. Mille et une nuits).

2. Historiographie de la Résistance

On a commencé à écrire l’histoire de la Résistance dès octobre 1944, avec la création de la Commission pour l’histoire de la Libération de la France (plus tard fondue dans le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale). On pensait alors que si on n’engrangeait pas tout de suite les témoignages des acteurs, on ne pourrait pas faire cette histoire. Georges Bidault, Daniel Mayer se sont impliqués, Lucien Febvre a usé de toute son influence pour mener cette histoire orale, Henri Michel a été chargé de coordonner le travail. On a collecté des témoignages, écrit des monographies (la première, en 1957, est celle de Combat). Jusqu’à la fin des années 1970, les historiens de la Résistance en sont tous des acteurs. Mais cette histoire a ouvert la voie à l’histoire du temps présent. On distingue les moments suivants :
-  Années 50 et 60 : Histoire des organisations (la Résistance vue d’en haut) ;
-  A partir des années 70 : résistance des groupes dont on ne parlait pas jusque là ;
-  Années 70 et 80 : conceptualisation de l’histoire de la Résistance à partir de l’anthropologie ; histoire comparative Résistance française, Résistances étrangères ;
-  Actuellement : la Résistance est conçue dans son environnement social (histoire sociale de la Résistance).

3. Histoire et mémoires

Lors d’un colloque réunissant historiens et acteurs de la Résistance en 1974, Pascal Copeau (ancien membre du CNR), déclarait « ne pas s’y retrouver » dans les histoires de la Résistance. Laurent Douzou estime qu’il existe un écart irréductible entre les historiens et les acteurs. L’historien tente de proposer une grille d’analyse ; ce faisant, il procède nécessairement à une dépossession de l’acteur.
Evoquant la table ronde organisée en 1997 par le journal Libération entre les époux Aubrac et des historiens, Laurent Douzou rappelle que ce qui caractérise la mémoire c’est l’oubli ainsi que sa capacité de reconstruction.

Remarques finales sur les manuels qui traitent des mémoires de la Seconde Guerre mondiale :
-  Laurent Douzou (LD) dénonce la fausse symétrie Résistants/Collaborateurs qui ferait des Français des observateurs. Il rappelle que dès la fin de 1940 ou le début de 1941, les collaborationnistes sont tenus en lisière.
-  LD rappelle aussi que les termes « résistantialisme » et « épuration sauvage » sont fortement connotés ; le premier vient de l’extrême droite ; quant au second, il faudrait lui préférer « épuration extra judiciaire ».
-  A propos de l’idée de guerre civile, LD rappelle enfin que la Résistance l’a évitée.

CR de Paul Stouder

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