L’histoire et les mémoires

, par Paul Stouder IA-IPR

LES ARCHIVES DE STRABON

Quel que soit le destin de la loi du 23 février 2005, les polémiques suscitées par son article 4 interrogeront durablement les historiens sur leur capacité à construire un discours qui rende compte de la diversité des mémoires issues de la colonisation. Ils sont ainsi, une nouvelle fois, confrontés au « passé qui ne passe pas » dont parlait Henri Rousso à propos de Vichy. Par ailleurs, l’ambition toujours rappelée de l’enseignement de l’histoire de « donner les clés de compréhension du monde contemporain » est mise au défi de transmettre aux élèves les repères essentiels à l’intelligibilité d’une question complexe, condition nécessaire à formation d’une opinion éclairée. On voudrait réaffirmer ici que l’histoire dispose, à travers les méthodes qu’elle met en œuvre, des moyens intellectuels de relever ce défi. On rappellera d’abord quelques précautions indispensables, contenues dans les règles de la méthode historique, puis on évoquera les démarches plus directement productrices de sens.

La première des précautions à prendre est de ne pas interroger le passé avec les mots d’aujourd’hui . On objectera pourtant avec raison que l’historien est toujours d’un temps et d’un pays ; c’est d’ailleurs l’objet même du travail historiographique. Plus précisément, dit Pierre Nora, il s’agit pour l’histoire, « de traquer en elle ce qui n’est pas elle ». Autrement dit, si le questionnement se renouvelle, c’est en interrogeant des sources, qui nécessairement nous parlent avec les mots de leur époque, qu’on trouve des réponses. Si la démocratie athénienne nous concerne, c’est que nous nous réclamons de ce type de régime politique ; pour autant, considérer qu’elle est imparfaite est soit présomptueux soit dénué de sens. L’historien doit se garder de l’anachronisme, des jugements de valeur qui font de l’histoire l’instrument d’une cause et de la tentation d’établir des bilans sans cesse réévalués par l’histoire elle-même qui s’interroge sur les évolutions comme sur les ruptures.

La deuxième précaution concerne les sources. Certes, le professeur d’histoire n’est pas nécessairement un historien de la période qu’il étudie avec ses élèves, mais il se doit de conduire une critique documentaire rigoureuse. La nature de la source étudiée, les conditions de sa collecte et de son établissement , notamment dans le cas de sources orales ou iconographiques, doivent être soigneusement analysées afin d’identifier non seulement les intentions de l’auteur mais aussi celles du producteur de la source. Le seul contexte de naissance de la source ne suffit pas, il convient d’intégrer à la démarche documentaire le travail de l’historien, ce que de Michel de Certeau appelait « le geste de mettre à part, de rassembler, de muer ainsi en documents certains objets ».

Il est enfin nécessaire de revenir, une fois de plus, sur les rapports de l’histoire avec les mémoires. Le pluriel signale d’emblée la différence des projets qui animent les mémoires par rapport à l’histoire et les mémoires entre elles . Chaque mémoire, pour ce qui la concerne, portée par un groupe, une communauté, cherche à « s’approprier certains objets du passé et l’interprétation de ceux-ci » (Paul Ricoeur). Ce faisant, la mémoire « installe le souvenir dans le sacré » remarque Pierre Nora. C’est donc à l’histoire d’assumer la tâche de reconstitution du passé commun pour tenter d’en proposer une intelligibilité d’ensemble.

Pour être productrice de sens, l’histoire doit ensuite s’appuyer sur la mise en œuvre de démarches spécifiques. La première d’entre elles consiste à rechercher l’information la plus complète possible et à s’efforcer de ne rien ignorer de son sujet . De ce point de vue, le numéro que la Documentation photographique a consacré aux Traites négrières constitue une référence méthodologique qui dépasse le cadre pourtant déjà large de son sujet. On en retiendra l’ample vision, des origines à nos jours, l’extension géographique de l’Afrique à l’Arabie et à l’Amérique, la diversité des acteurs et des situations dans le temps long comme dans les moments qui font l’objet d’un traitement plus particulier.

La deuxième condition d’une reconstitution du passé productrice de sens est fondée sur la connaissance de la diversité des acteurs . La confrontation de leurs points de vue préserve des visions réductrices, unilatérales et légitimistes ; elle prend en compte des témoignages nécessairement emprunts de subjectivité pour tenter de construire du vrai, sinon de l’objectif. De la confrontation de ces points de vue naissent analyses, idées générales et problématiques d’ensemble.

On insistera enfin sur la recherche des dynamiques à l’œuvre à travers une approche dialectique voire systémique . Sous l’effet du jeu des acteurs les uns par rapport aux autres, aucune situation dans l’histoire ne reste immobile très longtemps. Dans un article paru dans la revue L’histoire en octobre 2005, Anne Hugon (université de Grenoble-II) remarquait, à propos de l’ambivalence du rapport colonial dans le domaine de la santé : « Ce que les archives nous révèlent, ce sont autant de situations particulières dans lesquelles différents protagonistes s’opposent, coopèrent ou négocient, selon les contextes. ». Ce faisant, on « redécouvre » que l’histoire se fait à travers la reconstitution de parcours singuliers et mouvants au gré des conditions complexes de la vie des sociétés, irréductibles à une vision unilatérale ou à un schéma préétabli.

Au terme de ces brèves réflexions, on rappellera enfin la nécessité de dire aux élèves qu’avant de se former une opinion , il y a un devoir de s’informer le plus largement possible, que cette information est en elle-même libératrice car elle préserve du réductionnisme, et que le travail d’histoire est une composante de ce projet civique.

Paul Stouder, décembre 2005

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