La fabrique scolaire de l’histoire

, par Marc Vigié IA-IPR

Laurence de Cock, Emmanuelle Picard (sous la direction de), « La fabrique scolaire de l’histoire », Marseille, Agone, , 2009, 16 euros.

Son titre, son sous-titre : « illusions et désillusions du roman national », la préface autobiographique de Suzanne Citron (toujours drapée dans ses vieilles rancœurs) , indiquent assez que ce livre, petit par le format mais dense par le propos, publié sous l’égide du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH), entend alimenter le débat historiographique et épistémologique toujours nécessaire à l’enseignement de l’histoire comme de récentes polémiques le rappellent encore. L’histoire scolaire, que l’on sait articulée aux champs académique et scientifique, sociologique et mémoriel, idéologique et politique, ne tient pas un discours neutre ou innocent. Le voudrait-elle – ce qui est parfaitement étranger à son objet – qu’elle ne le pourrait pas. Elle a toujours été une préoccupation du pouvoir, d’autant qu’elle s’inscrit, et c’est là une originalité française, dans le cadre de programmes nationaux conçus par les fonctionnaires d’un ministère dédié à une éducation qui se veut « nationale », mais aussi dans le tronc commun des matières obligatoires enseignées du primaire à la fin des études secondaires. Plus encore, ses finalités morale, civique et intellectuelle, explicitement revendiquées, en font le produit d’une écriture particulière mise au service du programme républicain. La fonction matricielle de l’histoire scolaire est loin d’avoir disparu mais l’évolution de la société et par là du public scolaire interroge cette fonction identitaire et intégratrice séculaire.
L’histoire scolaire est donc bien une « fabrique » ou, si l’on préfère, la mise en ordre d’un « roman national » dont les auteurs s’efforcent d’élucider pour aider mieux à les comprendre certaines étapes du processus (ainsi les programmes), des outils notionnels et didactiques (les acteurs, le récit, le temps) et quelques thèmes associés aux passions actuelles(ou plus anciennes) : le fait colonial, la Révolution, les génocides. Au fond, ce sont bien les questions incessamment posée depuis longtemps qui organisent cette démonstration actualisée : pourquoi et comment apprendre l’histoire ? Et quelle histoire ? L’objectif essentiel des auteurs est donc de proposer une analyse critique renouvelée de ce qui se joue politiquement – la référence au politique tolère évidemment toutes les acceptions - dans les thèmes d’étude, les prescriptions et l’enseignement scolaire de l’histoire alors même que le contexte est saturé de « devoir de mémoire ».
L’entreprise a bien des vertus, les premières étant de circonscrire l’histoire enseignée comme un champ de compétences spécifiques et de rappeler que ses contenus sont une expression des rapports de l’Ecole à l’universalisme républicain. Elle offre aussi une salutaire mise à distance critique des choix opérés tout au long du processus de « fabrication » qui évite aux contributeurs de confondre les genres (par exemple de confondre les contestations identitaires et les incivilités) et de recourir aux dénonciations démagogiques dont certains folliculaires se repaissent. Pour autant, certains traits nous semblent trop appuyés. Ainsi quand aux questions que nous croyons davantage « dites sensibles » que sensibles par nature ; ainsi quant aux contestations d’une histoire perçue comme un« instrument de domination » par les « exclus du roman national ». Sans doute parce que les auteurs, quoique tous professeurs ou anciens professeurs de l’enseignement secondaire, s’attachent plus à l’exégèse des programmes et autres productions officielles, à l’analyse des manuels, au commentaire des relations de l’histoire scolaire avec son environnement scientifique et sociologique, qu’ils ne rendent précisément compte des réalités ordinaires des cours d’histoire. La « fabrique scolaire » s’étend aussi à ce que les professeurs disent et font chaque jour selon la claire conscience qu’ils ont de la déontologie de leur métier, de la méthodologie et du régime de vérité de leur discipline. La liberté pédagogique qui leur est reconnue allège aussi certaines contraintes.
Quoiqu’il en soit, ce livre est une opportune contribution au débat démocratique que les questions abordées soulèvent heureusement.

Marc Vigié, IA-IPR Académie de Versailles

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