TANGO : L’âme argentine façonnée par les Européens

, par Isabelle Attard

LES ARCHIVES DE STRABON

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Séquence Histoire des arts
Seconde

TANGO : L’âme argentine façonnée par les Européens

Le tango est la forme la plus authentique de la musique populaire argentine. Son histoire est révélatrice de celle du pays. Comment le rôle des Européens dans le peuplement de la terre transparaît-il dans le tango, symbole de l’âme argentine ?

J.L. Borgès : « Quelqu’un parle au Tango »

Tango que j’ai pu voir danser
Devant un soleil couchant d’or
Par ceux qui étaient bien capables
De l’autre danse du couteau ;
Tango de ce Maldonado*
Qui charriait moins d ‘eau que de boue,
Tango qu’on sifflait en passant
Depuis le siège du cocher.

Imperturbable et effronté,
Toujours tu regardais de face.
Tango qui étais le bonheur
D’être un homme et d’être vaillant.
Tango qui jadis fus heureux
Comme je l’étais, moi aussi,
Selon le souvenir que j’ai ;
Le souvenir devint l’oubli…

Mais que de choses depuis lors
Nous sont arrivées à tous deux !
Les départs et puis le chagrin
D’aimer et de ne l’être pas.
A ma mort tu persisteras
A accompagner notre vie.
Buenos Aires ne t’oublie pas,
Tango qui fus et seras.

* Nom d’un ruisseau

Dans ce poème (texte de tango) de J.L.Borgès sont évoqués une partie des éléments fondateurs du genre.
On y repère l’évocation de la misère, des bagarres à l’arme blanche, des hommes qui veulent se prouver leur valeur et se toisent. Les thèmes de l’amour déçu et de la solitude, de la mort y transparaissent aussi.
C’est au départ une danse et une musique d’hommes. C’est, dans les années 1880, la musique des faubourgs miséreux de Buenos Aires.
Comment cette musique est–elle née ?

Sur l’immigration en Argentine voir
http://www.migraciones.gov.ar/accesible/?infografias

- Les Européens, qui migrent tout au long du XIXème siècle en Argentine avec un gros contingent d’Italiens, d’Espagnols et dans une moindre mesure de Français vont marquer la culture argentine.
Entre 1880 et 1914 on estime que 60% de la population de Buenos Aires est une population nouvellement immigrée. Il faut dire que depuis 1860 le président Sarmiento encourage très fortement l’immigration européenne.
C’est une immigration surtout masculine. Des centaines de milliers d’hommes jeunes se retrouvent seuls (à certains moments on compte une femme pour 70 hommes à Buenos Aires). Ils rejoignent dans les faubourgs les paysans (gauchos) venus en ville où sont regroupés les pauvres de tous horizons, les prostituées et les voyous.

- Ils se divertissent en jouant de la musique puis en dansant, en chantant. Se mêlent alors des traditions musicales très diverses : celles des esclaves noirs1, et en particulier le candombé, celles des marins cubains, la habanera qui sont les bases rythmiques du tango et de certaines figures de danse, celles des nouveaux immigrants, quadrilles, polkas, contredanses, marches…, C’est l’essor des milongas. (Le terme milonga est à la fois le lieu où l’on danse et la fille avec qui on danse).
La musique et la danse apparaissent comme un moyen de dissiper les souffrances et une façon de s’affirmer. A la musique et à la danse viennent s’ajouter des paroles. Les plus vieux textes de tangos sont chantés en lunfardo, l’argot portègne émaillé de mots en Italien et en Français. Ils racontent la solitude, la nostalgie, la famille laissée au loin (la mère est très présente dans les textes) et puis aussi l’amour, la peur de l’abandon et la trahison. Selon la formule du poète Enrique Santos Discepolo le tango est « une pensée triste qui se danse ».

Ils mettent en scène la misère et ses corrélats prostitution, vols, rixes non seulement par les paroles mais aussi par la gestuelle : on peut facilement voir dans les pas du tango l’évocation de ceux qui cherchent, qui errent, des hommes qui s’affrontent dans le duel ou dans la séduction. Les protagonistes sont des mauvais garçons fiers, prompts à se battre à l’arme blanche mais aussi fidèles en amitié.

- C’est un genre qui s’est longtemps cantonné aux lieux mal famés, aux populations mal intégrées, un genre en qui l’élite d’origine espagnole ne se reconnaît en rien.
Peu à peu, de même que la musique a changé (introduction du bandonéon par exemple), les textes évoluent et deviennent plus sentimentaux, moins violents et plus « sages ».
Mais c’est le voyage du grand chanteur Carlos Gardel, en Europe qui change tout. Il rencontre un succès extraordinaire à Paris mais aussi à Londres et en Allemagne et le tango revient en Argentine auréolé du prestige de ces succès européens. Il entre alors dans la bourgeoisie et la bonne société portègne et devient le genre emblématique de la culture argentine. Le pays est identifié au Tango et aujourd’hui il est inscrit au patrimoine mondial immatériel de l’humanité.

Parmi les plus anciens textes ou les plus emblématiques on peut citer El choclo (L’épi de maïs) ou La morocha qui montrent les origines gauchos du tango), El entreriano, Don Juan, La cumparsita, Duelo criolo, La viajera perdita, Mi Buenos Aires querido, cancion de Buenos Aires, Niebla del riachuello, cafetin
Voir le site de F. Hatem qui propose les textes originaux en espagnol et leur traduction en français :http:// fabrice.hatem.free.fr/

1 : La traite a été relativement peu pratiquée en Argentine. En fait ce sont surtout les esclaves à destination des mines de Potosi qui ont pu être vendus en cours de route dans les grandes exploitations agricoles autour de Santiago del Estero, de Salta ou de San Miguel de Tucuman. Aujourd’hui les traces de cette population ont presque totalement disparu si ce n’est dans la musique.
Voir F.Braudel, Annales ESC 1948, volume 3, numéro 4, p 456 à 550

2 : A l’origine la ville de Buenos Aires se nomme Santissima Trinidad y Puerto de Nuestra Senora del Buen Ayre.

- Enfin c’est une musique toujours vivante qui a continué d’évoluer. Astor Piazzola (1921-1992) a développé le tango de concert, suivi dans cette voie par exemple par R. Galliano (1950-)
Le site de musique en ligne gratuite Deezer permet 5 écoutes à la suite.

- On trouve de nombreux sites avec des démonstrations de danse.
On peut aussi illustrer le propos avec des extraits du film de Saura Tango ou celui de Solanas Le sud

- A travers le Tango on peut retrouver toute l’influence des Européens à la fois à travers les migrations forcées et volontaires mais aussi à travers des liens qui restent forts et ambigus sorte de fascination réciproque entre une Europe vieille mais prestigieuse et brillante et le nouveau monde riche d’aventures et de promesses.

Voir en ligne : Sur l’immigration en Argentine

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