Les RDV de l’Histoire 2011

, par Astrid Ollivier

Les Rendez-vous de l’Histoire 2011 ont une nouvelle fois été marqués par la richesse des rencontres, débats, conférences et ateliers pro.
Ce vaste concept qu’est l’Orient a été abordé dans son altérité : « le « nous » et « eux » inhérent aux sociétés humaines1 »(Jean-Michel Sallmann), dans la complexité de ses identités tout autant que dans les relations tissées de longue date avec l’Occident au cœur d’un jeu d’influences, de confrontations et d’interactions toujours fécond et renouvelé. Ainsi, bien avant le XVIème siècle et « l’expansion européenne » en Asie, l’Orient est-il un espace commercial structuré et performant qui contribue à l’essor du capital marchand européen. Les techniques commerciales et financières mises au point au début de notre ère par des diasporas commerciales très anciennes, persane, arabe, juive et indienne du Gujarat sont reprises et perfectionnées par l’Europe « prédatrice créative2 » (Philippe Norel). Le rôle des croisades est capital dans la transmission des innovations techniques à l’Europe : gouvernail axial, papier, boussole…
Le bassin méditerranéen, espace de conflits et d’échanges, est « plus qu’une rencontre entre l’Orient et l’Occident, c’est une cohabitation3 » (Henri Laurens) et à l’heure des grands bouleversements qui agitent et transforment actuellement le monde arabe, il est intéressant de se demander si l’Orient et l’Occident partagent un fond de valeurs universelles indépendantes de l’histoire et du culturel ou si les différences l’emportent quitte à laisser la part belle au culturalisme.
« Le jeu ambivalent des savoirs et des représentations est au cœur de la problématique d’ensemble sur l’Orient4 » (Yves Poncelet) au moment même où « écrire l’histoire du monde différemment est aujourd’hui une injonction morale, un impératif1 » (Jean-Michel Sallmann). C’est là tout l’enjeu de la world history ou histoire globale qui anime l’historiographie française depuis une dizaine d’années et amène l’historien à s’interroger sur les grilles de lecture du monde et en particulier sur la pertinence de « faire l’histoire du monde à partir de la découpe de la civilisation5 » (Patrick Boucheron), ensemble de gros blocs culturels qui permettent de diviser l’écoumène. Ainsi, l’histoire globale est-elle née de lieux de recherche comme l’Océan Indien, matrice de la world history et méconnu du fait du découpage civilisationnel, où il était nécessaire de faire collaborer des spécialistes6. L’impact de la world history a aussi permis une révision de la rencontre Europe-Asie et de la conception de « rouleau compresseur » que fut l’Europe en Asie. En effet, la structuration très ancienne du système-monde afro-eurasien autour de cinq cœurs : Inde, Asie occidentale, Europe, Egypte et en particulier autour du cœur chinois a permis que, jusqu’au « début du XIXème siècle, les économies de l’Asie dominent les économies européennes7 » (Philippe Beaujard).
Les questionnements qui agitent l’historiographie française et les interrogations sur le sens de l’histoire - nous conforter dans nos certitudes en ayant recours à de « grandes catégories qu’on croit immuables ou nous dépayser par effet d’étrangeté pour mieux la cerner6 » - interpellent aussi l’enseignant sur ses pratiques. L’approche du monde arabo-musulman par exemple dans les programmes d’histoire et de géographie du collège et du lycée, un des enjeux de notre enseignement, semble victime d’une trop grande homogénéité au risque de verser dans l’essentialisme. Comment éviter les stéréotypes et « le mythe d’un monde très ancien, immobile et homogène8 » (Pierre Vermeren) ? Sur ce point encore l’histoire immédiate nous rattrape.

Pour en savoir plus : http://www.rdv-histoire.com/-L-Orient-vu-par-le-Conseil-.html
Astrid Ollivier, Collège Les Touleuses, CERGY

  • Bibliographie.
  • 1 : Jean-Michel Sallmann, professeur à l’université de Paris X Nanterre. Extrait du débat : Ecrire l’histoire du monde avant la mondialisation : nouveaux espoirs, nouveaux enjeux.
  • 2 : Philippe Norel, économiste à l’université de Poitiers, professeur à l’IEP de Paris. Extrait du débat : Compagnie des Indes : l’Orient des historiens.
  • 3 : Henri Laurens, professeur au collège de France. Extrait du débat : Orient-Occident : existe-t-il des valeurs universelles ?
  • 4 : Yves Poncelet, Inspecteur général de l’Education nationale pour le groupe Histoire-Géographie. Extrait du débat : Orient, Occident, quelles conceptions du temps historique ?
  • 5 : Patrick Boucheron, maître de conférences à l’université Paris I Panthéon Sorbonne. Extrait du débat : Ecrire l’histoire du monde avant la mondialisation : nouveaux espoirs, nouveaux enjeux.
  • 6 : Romain Bertrand, directeur de recherche à Sciences Po, L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre, Orient-Occident (XVIe-XVIIe siècle), septembre 2011, Seuil.
  • 7 : Philippe Beaujard, anthropologue, directeur de recherche au CNRS. Extrait du débat : Compagnie des Indes : l’Orient des historiens.
  • 8 : Pierre Vermeren, maître de conférences à l’université Paris I. Extrait du débat : L’histoire du monde arabo-musulman dans l’enseignement et la recherche.

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