Par les vivants - chronique

, par Isabelle Coquillard

Sur scène : "Ben... c’est génial !"

Rentrée de septembre : top départ !

Après le temps des recherches, raconté dans l’épisode 1, le départ est donné à de nouvelles aventures pédagogiques, à la découverte de notre classe de 3e2, de chacun de ces élèves à accompagner dans leurs apprentissages, à impliquer dans de nouveaux projets.
Petite réunion entre collègues de la classe, participant au projet « Par Les Vivants » ou « PLV », discussions sur les propositions de mise en œuvre ayant germé pendant les vacances, sur le calendrier, sur les temps de co-enseignement.

Première heure avec les élèves...

.... après la phase de préparation, de conception et d’échanges d’idées d’activités et de scénarios pédagogiques, d’interrogations historiographiques, de choix des outils numériques, avec l’équipe nationale.

D’abord, un temps d’échanges avec les élèves en partant de leurs représentations sur la période (entre-deux-guerres et 1939-1945) et de leurs connaissances sur la ville de Versailles. Quels quartiers fréquentent-ils (une dose d’espace vécu) ? Se sont-ils déjà interrogés sur les éléments du paysage urbain évoquant l’histoire du XXe siècle (un soupçon de sensibilisation au patrimoine local) ?
Bilan : les principaux repères historiques sont maîtrisés. Notre quartier d’étude est bien l’un des secteurs investis par nos élèves et aussi celui des lycées où sont scolarisés leurs aînés et nombre de leurs amis et connaissances.

Ensuite, entre enthousiasme et volonté d’être aussi explicite que possible sans en dire trop, nous débutons notre présentation du projet, déclinons les premiers noms de nos acteurs, les attendus, les moyens utilisés, décrivons la production finale, le partenariat avec le lycée Jules-Ferry de Versailles.
Suit un grand silence de quelques trop longues secondes, rompu par une élève et son « Ben…, c’est génial ! ». Puis une vague d’enthousiasme qui amène chaque élève de la classe à venir inscrire son prénom au tableau, avec en arrière-plan le logo jaune de « PLV », marquant ainsi leur adhésion individuelle. Belle photographie scellant le début d’une aventure collective et d’un groupe classe en train de se fédérer autour d’une œuvre commune. L’acte de naissance de « PLV au Collège Charles Péguy », est officiellement établi, le 5 septembre 2019, en salle B20.

Viennent ensuite...

... la validation des autorisations de prises de vues et de sons, la visualisation du projet par les responsables légaux des élèves. Les trois protagonistes de la mise en œuvre du projet – les élèves, l’équipe pédagogique, les responsables légaux des élèves – étant réunis, reste à le faire grandir et à faire parler ces familles devenues « nos » Vivants de « leurs » Vivants. ;

... et le temps long des apprentissages, de l’acquisition de compétences, de l’ouverture vers les attendus du lycée : « PLV » s’appuie sur les programmes d’Histoire et d’EMC de la classe de 3e, contribue à la préparation de l’oral du DNB (Parcours citoyen et Parcours d’éducation artistique et culturelle), au travail sur diverses composantes de chaque domaine du socle commun. Participant au développement d’une réflexion sur les sources, du raisonnement historique, de la formation du citoyen, « PLV » permet aussi d’acquérir des compétences pour le nouvel enseignement des Sciences Numériques et Technologiques et pour la certification Pix.

En coulisses : Préparation de la première visite in situ : « Recueillir le murmure des lieux et la parole des témoins »

Comment conjuguer nos trois objectifs pour ce premier déplacement, à savoir, faire de l’espace proche un lieu d’étude historique, faire accéder les élèves à l’histoire de nos familles par la voix des témoins, et faire intégrer aux élèves la dimension transdisciplinaire du projet ?

Un parcours est choisi qui semble pouvoir répondre à ce triple objectif :
➢ localisation et explication des plaques commémoratives de Justes
➢ Visite de lieux cultuels (car notre parcours a la particularité de se dérouler, pour une partie, au couvent des Sœurs du Sacré-Cœur, et, pour une autre partie, à la synagogue de Versailles)
➢ échange avec deux témoins (Sœur Danièle et Monsieur Sandler)
➢ premiers repérages des espaces de la vie quotidienne de nos familles.

En amont, une séance en co-enseignement avec la professeure de lettres de la classe, Madame Tapia del Campo

L’objet en est le témoignage personnel et sur ce qui peut « faire source » en histoire : le témoignage personnel est-il un écrit littéraire et/ou une source pour l’historien ? Pourquoi l’approche sensible est-elle aussi un moyen de se saisir d’une question ou d’un objet pour l’historien et, à partir d’elle, d’élaborer une construction scientifique ?

La lecture d’un extrait du récit de Samuel Sandler permet de comprendre comment la mémoire de la Shoah imprègne son enfance. Le petit soldat du « cousin Jeannot » devient l’objet vecteur d’une mémoire non dite. Les élèves découvrent la manière dont Monsieur Sandler prend connaissance de la rafle organisée en 1944 dans le Séjour de Voisins, orphelinat de Louveciennes, comprennent l’importance du document (une lettre d’Aloïs Brunner ordonnant cette opération par les nazis), comme élément de départ d’une démarche d’enquête au sein des archives de l’administration allemande. Enfin, ils prennent conscience de l’existence actuelle d’actes antisémites, avec l’analyse de l’article 412 du Code pénal et du témoignage de Monsieur Sandler sur les événements de Toulouse, le 19 mars 2012, et de la disparition de son fils, Jonathan Sandler, de ses deux petits-fils, Gabriel et Arié Sandler, et de Myriam Monsonego. Une seconde lecture permet la confrontation des récits : celle du témoignage de Denise Hosltein sur les événements de Louveciennes. L’extrait est mis en relation avec la photographie des enfants de l’orphelinat sur laquelle Denis Hosltein porte l’étoile jaune, et de la plaque commémorant ces faits.

Donc, une entrée par un « faisceau de Vivants » , par les voix des récits de témoins directs ou non, par les photographies pour identifier quelques lieux, quelques noms, quelques faits.

Acte I : De la pierre au bâtiment ; du témoin au lieu ; du domicile au quartier

Nous commençons par l’observation de la plaque commémorant l’action des Sœurs Servantes du Sacré Cœur de Jésus, ayant caché plusieurs fillettes juives dans leur orphelinat.

Premières questions des élèves. Pourquoi risquer sa vie pour sauver des enfants d’une autre confession ? Qu’est-ce qu’un « Juste parmi les Nations » ? Qu’est-ce que l’institut « Yad Vashem » ? Pourquoi n’avez-vous parlé que de Véra Goldman et de Nicole Weil alors que la plaque porte la mention « plusieurs fillettes » ? Chaque expression gravée est interrogée par des élèves avides de comprendre, formulant des hypothèses, essayant de donner sens à ces dates. Peu de réponses précises de ma part au cours de ce temps de rencontre avec les lieux afin de ne pas dénaturer l’échange avec Sœur Danièle, témoin secondaire certes, mais dont la voix fait revivre pour nous celle de Mère Annette, des Sœurs, des fillettes.

Au terme de son récit, grande surprise des élèves : « Derrière ces hauts murs, il s’est passé tout cela ! ». L’idée de « réseau de solidarité » commence à poindre. Les notions de respect, de fraternité et de tolérance habitent les propos de Sœur Danièle et marquent les élèves : des juifs aidés par des catholiques ? Une petite fille qui pouvait vivre sa religion juive alors qu’elle était dans un couvent ? Quelques élèves me demandent des photographies de Véra et Nicole, deux prénoms, qu’ils associent maintenant à un lieu, à un contexte, à une action citoyenne et humaine.

Afin de faire réfléchir mes élèves sur l’intégration des familles juives versaillaise à la vie locale, mais aussi de leur faire découvrir la culture juive, nous visitons la synagogue de Versailles, sous la houlette de Monsieur Sandler.

Son vestibule est orné de plaques à la mémoire de sa fondatrice et des victimes de la barbarie nazie. Certains noms de famille commencent à faire échos chez les élèves, dont ceux d’Henri Weil, père de Nicole, et du docteur Paul Weil, son oncle. Les élèves interrogent Monsieur Sandler sur chaque élément du décor de la synagogue, déambulent dans l’espace réservé aux femmes, font résonner l’orgue, observent le tableau du souvenir des défunts, un manuscrit hébreux.

Puis vient le moment attendu, préparé en classe, mais aussi un peu redouté, d’aborder les événements récents de Toulouse. Le dialogue se met naturellement en place. Si les élèves sont un peu intimidés et soucieux de ne pas franchir certaines limites pour ne pas heurter Monsieur Sandler, ils parviennent à poser toutes leurs questions et à comprendre et respecter ses silences. Ils sont fiers d’avoir pu aborder cette thématique avec Monsieur Sandler et de l’avoir entendu leur dire « qu’il avait été heureux de parler avec [eux] ». La discussion se poursuit devant la plaque apposée par la ville de Versailles devant le square Jonathan Sandler, à quelques pas de la synagogue.

Ainsi, ces plaques commémoratives, ces rectangles de pierre, fixés ici et là, au détour d’avenues que nos élèves empruntent en famille ou entre amis, ces éléments d’un décor devenu si (trop) familiers qu’ils s’y confondent, mentionnent des individus, des actes, sèment les indices d’une histoire que nos parcours vont retracer. Telle, celle consacrée à Paul Weil qualifié de « Grand humaniste ». Voici bien l’un des messages civiques que veut véhiculer la réalisation de ce parcours sonore : des valeurs qui permettent le « vivre ensemble ».

Mais...

« C’est dommage de ne pas avoir pu monter dans l’immeuble du Docteur Weil car [nous aurions] pu examiner les pièces et comparer avec les photographies de l’époque »
« Qui vivait dans ce gigantesque immeuble ? »

Voilà un beau programme pour la suite de notre projet, de surcroît fixé par les élèves eux-mêmes ! En effet, qu’en est-il du voisinage de Paul Weil et des relations qu’ils entretenaient ? Une vie de quartier existaient-elles ? N’était-il pas dangereux pour lui et sa famille d’habiter non loin de la mairie de Versailles et de la place du marché Notre-Dame, un lieu très fréquenté ?

À suivre…

Les élèves de 3e2 et moi-même remercions très chaleureusement Sœur Danièle du Couvent du Sacré-Cœur de Jésus de Versailles et Monsieur Samuel Sandler, pour leur disponibilité, leur bienveillance et leur ouverture au dialogue.

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